L'art français de la guerre
« L’art français de la guerre »
JENNI Alexis
(Gallimard)
De vieilles badernes ont accordé à ce roman (et à son auteur) le prix Goncourt. Rien de plus normal, somme toute. Certes, ce roman-là raconte ce que furent les dernières années de la franchouillarde splendeur coloniale. Dès les lendemains de la seconde guerre mondiale, en passant par Dien Ben Phu pour s’achever dans les ruelles de la Casbah. Roman apparemment sans concession, roman sur nos guerres bien à nous. Guerres évidemment sanglantes, guerres hideuses, d’autant plus hideuses qu’elles furent conduites dès la fin de l’autre, celle qui s’était conclue à Berlin dans la « fraternelle » rencontre entre militaires soviétiques et américains.
Le Lecteur reste extrêmement perplexe. Entre l’envie de cautionner ce prix Goncourt 2011 sous le prétexte qu’y sont exhibées les abominations perpétrées par la soldatesque de chez nous et son refus de se montrer tout à fait dupe. Quelque chose qui s’apparente à l’idéologie du consensualisme, du style tous des salauds, colonisateurs et colonisés transparaît en effet. En particulier dans ce qui affleure dans les récits de l’ancien militaire et dont se fait écho son élève, puisque l’ex mercenaire enseigne la peinture au narrateur, personnage extrêmement moyen, à l’image de ce que est sensé être le français d’aujourd’hui.
« La pourriture coloniale revient dans les mêmes mots. « La paix pour dix ans », il l’a dit devant moi. Ici, comme là-bas. Et ce « ils » ! Tous les Français l’emploient de connivence. Une complicité discrète unit les Français… » Tous les Français ! Un curieux, un effarant raccourci qui plonge dans l’oubli ceux qui refusèrent la dernière des guerres coloniales.
« En 58, les militaires mirent le Romancier au sommet de l’Etat, où il n’est de place que pour un seul. Il est étrange de penser qu’en cette place faite pour un prince on installa un militaire. Il est étrange que l’on se vouât à un militaire qui ne combattait pas, dont la seule flamboyance était verbale, qui se construisit lui-même avec acharnement par un extraordinaire génie littéraire… » Et si tout cela, ce roman primé, n’était, finalement, que gentillette littérature véhiculant les idéologies dominantes, celles qui amalgament et renvoient dos à dos les dominants et les dominés ?
Alexis Jenni - L'art français de la guerre
L'empreinte à Crusoé
« L’empreinte à Crusoé »
CHAMOISEAU Patrick
(Gallimard)
« Relire le magnifique ouvrage de Daniel Defoe (1719). Il était resté ouvert comme une lumière dans ma mémoire. Aliment des enfances. Rêves. Vraiment marqué comme des millions d’enfants dans le monde. Je m’étais mille fois imaginé sur l’île déserte. Et je savais que tôt ou tard j’en ferais quelque chose. »
Patrick Chamoiseau a « fait » quelque chose d’exceptionnel de ses rêves d’enfant, ce récit d’un nouveau Crusoé abandonné sur une île déserte. Une fable métaphorique. Non seulement celle d’un homme qui, réduit à la solitude, s’essaie à recréer une civilisation à l’image de celle dont il est permis de supposer qu’elle fut celle qu’il connut ou rencontra avant son naufrage. Mais aussi l’étrange aventure qui commence lorsqu’il découvre dans le sable l’empreinte unique d’un pied. Une découverte qui fait naître toutes les hypothèses et qui conduit Crusoé à tenter d’entrer en contact avec l’inconnu. Ce qui l’oblige à sortir des périmètres de sa survie et à explorer « son » île afin de tenter de résoudre l’énigme. Ce qui le pousse à expérimenter. « Le vivant nous append ceci : pas d’existence sans l’expérimentation permanente d’une infinité de possibles. Le rayonnement d’une présence (un éclat d’existence) provient autant de possibles réalisés que de possibles déclenchés par ce rayonnement même, et faisant partie de son éclat, sans pour autant être actionnés. »
Les questions autour du sens de la civilisation et donc de la culture constituent le soubassement de ce récit qui s’inscrit dans la continuité de l’œuvre de Patrick Chamoiseau. Soit donc autour ce qui est fondamental pour qui cherche à donner sens à son existence en se confrontant aux problématiques majeures. Ce Crusoé-là tente d’atteindre à l’universel, désentravé qu’il est, libre peut-être, d’inventer, de créer un nouveau mode relationnel avec ceux que nous persistons, dans notre société repliée sur ses médiocres certitudes, à ne voir que comme des étrangers.
Patrick Chamoiseau - L'empreinte à Crusoé
Une femme fuyant l'annonce
« Une femme fuyant l’annonce »
GROSSMAN David
(Seuil)
Une œuvre fascinante. Voilà qui est affirmé d’emblée par le Lecteur. Une œuvre qui raconte les tourments d’une mère dont le fils part pour la guerre. La guerre que conduit l’état israélien à la frontière avec le Liban. Après tant d’autres guerres qui ont jalonné sa vie de femme. Sauf que celle-ci la concerne de manière quasi charnelle : son fils part pour le front. Ce à quoi elle ne peut se résoudre. Alors, elle fuit. Elle fuit l’annonce, ces quelques phrases laconiques dont font usage les militaires pour informer les familles que le pire est advenu. Elle fuit en compagnie de l’homme qui vécut, lui, une autre guerre. Un homme qu’elle avait aimé.
C’est l’histoire récente d’Israël qui s’écrit dans la confrontation des deux personnages lors de leur errance dans ce qui représente leur commune appartenance. Trente années au cours desquelles se conjuguèrent les espoirs les plus insensés aux plus insoutenables des souffrances. Trente années qui s’écrivent, tout au long de leur parcours, sur les monuments et les stèles qui rappellent et magnifient le souvenir des héros morts pour la patrie. Parmi ces paysages « bibliques », ceux d’une nation engluée dans le piège mortel de la violence.
La femme fuit l’annonce inéluctable. Dans ce pays où, écrit-elle, « nous avons vécu vingt bonnes années…. Nous avons réussi à passer à travers les gouttes sans y laisser de plumes, entre les guerres, les attaques terroristes, les roquettes, les grenades, les balles, les obus, les bombes, les snippers, les attentats suicides, les billes d’acier, les pierres, les couteaux, les clous… » Des survivants. Des miraculés. Qui n’ont d’autre issue que dans une fuite inaccomplie, une fuite provisoire.
David Grossman milite du côté de celles et de ceux qui, en Israël, ne se sont pas résolus à subir la fatalité des guerres. Il arrivait au terme de l’écriture de son roman lorsque, le 12 août 2006, les autorités militaires israéliennes lui annoncèrent la mort de son fils, mort survenue au cours des dernières heures de la deuxième guerre du Liban. David Grossman est pourtant allé jusqu’au terme de son aventure, celle de ce somptueux roman pacifiste.
Interview de David Grossman - Bibliothèques idéales à Strasbourg - 2011
Plus léger que l'air
« Plus léger que l’air »
JEANMAIRE Federico
(Joëlle Losfeld)
La nonagénaire, grâce à un subterfuge, parvient à enfermer son agresseur dans la salle de bain de son appartement. Un adolescent en souffrance. S’installe entre eux deux une étrange relation narrée par la nonagénaire. Dans son confinement, l’adolescent lui révèle peu des parts infimes de lui-même et de ses proches. Maîtresse du jeu, la nonagénaire tente de lui raconter ce que furent les derniers instants de la vie de sa mère, une femme qui s’émancipa en s’essayant à devenir plus légère que l’air. Si l’issue de la confrontation est prévisible, la dramaturgie confère au récit une intensité qui ne laissa pas le Lecteur indifférent. Bien au contraire : cet étrange huis clos argentin le captiva parfois au-delà des limites du raisonnable.
Une haine de Corse
« Une haine de Corse »
FERRANTI Marie
(Gallimard)
Voilà donc « l’histoire véridique de Napoléon Bonaparte et de Charles-André Pozzo di Borgo ». Ou quasiment véridique. Donc un objet éditorial difficilement identifiable que le Lecteur s’autorise cependant à qualifier d’aragonien. Certes, Marie Ferranti prend la précaution de préciser dés son avertissement : « Je signale au lecteur que tout ce qu’il lira est exact ». Les dates. Les événements. Les personnages. Mais, quelques lignes plus bas, l’auteure précise tout de même: « Cependant, des impressions et des sentiments m’appartiennent. » Avant que de conclure cet avertissement : « Cela pourrait être une définition convenable de ce que certains, de nos jours, appellent un roman, dont justement le romanesque serait banni. »
Voilà. Voilà l’Histoire telle qu’elle fut, il y a bien longtemps, enseignée au Lecteur. Ou, et pour être plus précis, telle qu’il a l’impression, et non le souvenir, qu’elle lui fut enseignée. Car au bout de tout ce temps, et soit donc plus d’un demi-siècle, sa mémoire ne lui restituait de Napoléon Bonaparte, avant d’ouvrir cet ouvrage, que les faits d’armes les plus glorieux ainsi que la défaite de Waterloo qui signifia la fin de l’Empire (le premier). Laquelle mémoire n’avait pas gardé la moindre trace du nom de Charles-André Pozzo di Borgo. Un Charles-André Pozzo di Borgo dont Marie Ferranti semble parfois ne savoir trop quoi faire dans cette histoire pourtant véridique sensée conter les relations tumultueuses entre les deux corses qui sillonnèrent, de manière fort différente et conflictuelle, l’Europe du début du 19° siècle. A peine réductibles, l’un et l’autre, à leurs fonctions respectives (mais qu’il serait hasardeux de confiner dans des termes exclusifs), mais que relient les références et une commune admiration à l’égard de Paoli. Deux personnages dont il est légitime d’affirmer qu’ils auraient pu être mis en scène par Stendhal et (ou) par Aragon. Afin d’échapper à l’Histoire et pour mieux s’insinuer dans l’univers romanesque. Car, en dépit des contraintes qu’impose l’approche de l’Histoire, c’est bel et bien une œuvre romanesque que propose Marie Ferranti. Avec le recours à tous les artifices du mentir vrai. Somme toute, et aux yeux du Lecteur, une post aragonisation plutôt réussie.
Les revenants
« Les revenants »
KASISCHKE Laura
(Bourgois)
Un roman singulier. Le Lecteur entend par là un roman vers lequel il ressent le besoin (la nécessité ?) de revenir, tant ce texte-là laissa en lui de traces (de cicatrices ?).
Au départ, un banal fait divers : l’accident de voiture, un accident mortel. La victime : une étudiante. Un possible coupable : l’étudiant qui conduisait le véhicule et qui est suspecté d’avoir consommé des substances illicites. Selon la version officielle corroborée par la police et par la presse locale. Sauf que l’accident eut un témoin. Et que ce témoin défend une version différente que ni la police ni la presse locale ne veulent entendre.
Pourquoi ? Le Lecteur ne dévoilera rien de l’intrigue. Tant il s’agit pour celle ou pour celui qui ouvrira ce livre de se laisser emporter jusqu’au terme du récit. Qui est une sorte de faux thriller. Qui est bien plus qu’un thriller. Le roman de Laura Kasischke enclot ses personnages dans l’univers étroit d’une université. Comme pour mieux scruter les turpitudes qui font la singularité d’une certaine société américaine. Comme pour mieux mettre à nu les transmutations du réel opérées par d’inconséquents alchimistes. Laura Kasischke se tient à distance de son sujet tout autant que de ses personnages confrontés cependant à la violence et à la folie. Le Lecteur, lui, se laisse entraîner jusqu’au plus profond des abîmes de l’âme humaine. Sans opposer la moindre résistance. Pris dans le tourbillon et heureux de tout ce temps passé à voyager en des territoires inconnus.
Le pigeon anglais
« Le pigeon anglais »
KELMAN Stephen
(Gallimard)
Encore un roman au parler nenfanteux.
Dans celui-ci, l’histoire d’un gosse en provenance du Ghana et qui s’installe en compagnie de sa maman et de sa soeur dans le royaume de sa si disgracieuse majesté britannique.
L’écriture de ce roman a trop souvent exaspéré le Lecteur pourtant très sensible aux thèmes abordés et dont le contenu humain et social lui est d’ordinaire très proche. Le Lecteur qui ne parvient plus à supporter cet art de la narration fort prisé cependant par les éditeurs.
Les découvertes
« Les découvertes »
LAURRENT Eric
(Minuit)
L’Auteur manie l’usage du subjonctif avec un savoir-faire qui laissa pantois le Lecteur. Puisque d’aucuns prétendent que le subjonctif est passé de mode. Et que donc cet usage immodéré devrait traduire l’ambition d’atteindre à de hautes finalités liées aux fondements mêmes de la culture littéraire française.
Eric Laurrent narre les découvertes de l’adolescent qu’il fut peut-être. Du tableau les « Sabines » de David reproduites dans une vieille édition du Petit Larousse jusqu’aux revues si peu sulfureuses dont Penthouse fut le prototype, en passant par l’affiche du film « Emmanuelle », le dit adolescent s’exalte et vibre, mais tarde tout de même à découvrir qu’il est doté de deux mains. Ce qui surprend, puisque le récit parcourt les années soixante-dix, années si propices aux émancipations précoces. Quoiqu’il en soit, survient tout de même le jour où, par le plus grand des hasards, le héros s’adonne à cette activité somme toute banale qui consiste à faire usage de l’une ou l’autre main (voire même, - et alternativement ? -, des deux). L’adolescent atteint dès lors à l’âge de déraison. Mais il lui faudra attendre encore quelques années pour qu’il vive enfin l’instant subliminal de l’association et du partage.
Eric Laurrent - Les découvertes
Troisième chronique du règne de Nicolas Ier
« Troisième chronique du règne de Nicolas Premier »
RAMBAUD Patrick
(Le Livre de Poche)
Lecture indispensable pour qui s’interroge encore sur ce que fut le règne de « l’Omniprésent Monarque ». Une chronique drolatique, pertinente, féroce qui présente en outre l’avantage, deux ans après sa première parution, de remettre en mémoire les errements du « Brouillon Souverain » et de ses Chambellans, mais aussi ceux de certaine virevoltante poitevine. Une chronique enjouée qui devrait logiquement conduire tout citoyen doté de raison à s’interroger sur le bien-fondé des institutions de la raie publique française et sur son étrange appétence pour les Monarchiures, jusqu’aux plus triviales.
Patrick Rambaud interrogé par Antoine Perraud pour Mediapart
Le palais des autres jours
« Le palais des autres jours »
CHAR Yasmine
(Gallimard)
Le Lecteur en était resté sur un sentiment particulièrement favorable au terme de sa découverte du premier roman de Yasmine Char (« La main de dieu », chez le même éditeur). Roman auquel la guerre civile libanaise servait de toile de fond, roman âpre et charnel qui laissait entrevoir des pans entiers de la folie d’une humanité qui avait perdu l’essentiel de ses repères. Un roman plutôt réussi qui mettait alors en scène une sorte d’Antigone confrontée à la violence et comme emportée par elle.
Dans « Le palais des autres jours », cette Antigone, accompagnée de son jumeau, son frère, emprunte les chemins de l’exil, des chemins qui la conduisent en France. Dans un premier temps auprès de la mère qui, autrefois, déserta et qui s’avère si futile que l’adolescente choisit de la fuir définitivement. Commence alors la nouvelle vie, en compagnie du gémeau, dans le Paris des années quatre-vingt-dix. Où elle se confronte une fois encore à la violence, celle des attentats. Où son gémeau s’englue dans une dérive qu’elle ne parvient pas à contenir. L’Antigone de Yasmine Char s’essaie alors de trouver seule le chemin de sa rédemption. Sur une terre hostile ou, au mieux, indifférente.
Le Lecteur s’est senti moins proche, moins solidaire de cette Antigone-là que de la précédente, celle dont il a pressenti trop vite qu’elle réussirait, en dépit des multiples handicaps, son intégration à la société européenne. Une Antigone qui s’est en outre délestée d’une partie de son âpreté, qui recherche les clefs d’une certaine assimilation à une autre culture. Une Antigone en voie de normalisation, une Antigone qui se résout à la rupture et se défait du gémeau enrôlé par une cause qu’elle ne peut ni comprendre ni, a fortiori justifier. Une Antigone qui se fond finalement dans la société qui lui concède un peu d’espace. « Lentement, je me suis levée avec les autres sans détacher les yeux du ciel. Il me montrait le chemin à suivre. »










