Lectures

05 décembre 2016

La matière de l'absence

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« La matière de l’absence »

CHAMOISEAU Patrick

(Seuil)

 

La mort de Man Ninotte. La mère de l’Ecrivain. Personnage flamboyant, dotée d’une énergie peu commune. Femme de caractère à laquelle ses cinq enfants rendent hommage. L’occasion d’un dialogue littéraire entre Patrick Chamoiseau et la Baronne, sa sœur ainée. Ou plutôt d’un long monologue entrecoupé des interrogations et des réflexions formulées par celle qui exerça le difficile métier de maîtresse d’école. La Baronne. Qui, à sa façon, est également à la recherche des « Traces ». Celles que laissa Man Ninotte tout autant que celles, éparses, multiples qui fournissent des indications sur l’histoire commune à toute l’espèce humaine, depuis la nuit des temps. « La Trace… est donc un rien-univers qui subsiste, une résultante subtile, légère, tremblante, toujours en devenir, et qui clignote un autre possible dans la ruine des symboles antérieurs et des hautes certitudes. La Trace est bien plus proche de la question que d’une quelconque réponse. La Trace est créole. Le jazz est une Trace. »

Donc les références. Glissant plus que Césaire. Fanon   parfois. Une filiation que revendique Patrick Chamoiseau tout au long de cette quête qui entremêle les Traces quasi vivantes que laissa sa propre mère et toutes celles qui le relie à l’histoire des peuples arrachés à leur Terre première. Une continuité, oui. « Une photo peut déclencher en moi des contes inépuisables, mais celles-ci (celles où figure Man Ninotte) ne me ramènent que des flots de sensations, des saisies que j’avais cru oublier et qui gisent comme des sources dans les arcanes de ma mémoire. Elles génèrent un espace sensible que j’ai dû mobiliser dans plein de descriptions, elles sont pourvoyeuses de perceptions que j’ai dû affecter à des personnages ou à des pages impudiques d’écriture, mais je n’avais jamais écrit sur elles, me contentant de les poser sous cadre sur des étagères où je farfouille de temps à autre quand un livre m’appelle. »

Patrick Chamoiseau « farfouille » beaucoup. Dans tous les sens. Et tout particulièrement dans ceux qui lui furent indiqués par Glissant, Césaire, Fanon. L’autre continuité. L’appartenance à une culture plus qu’à une terre. L’appartenance à l’Humain. Ce long et beau récit n’est pas « confortable ». Il interroge. Il advient parfois qu’il irrite, tant il est vrai qu’il échappe aux normes du récit bien pensant. Il est le regard inverse, celui qui remet en cause les structures de la culture dominante. Il bouscule avant de rassurer, de retenir par les mots le Lecteur qui s’était égaré. Il renvoie un reflet douloureux d’une histoire qui nous est commune, mais dont les conséquences sont, aujourd’hui encore, traitées sur les terres du Lecteur de manière subalterne, comme pour le pousser à ignorer le Crime. Cette gangue dont il faut bien tenter de s’extraire. « Le manque diffuse du frisson très imaginatif. Il exhorte ce qui demeure autour de nous, ce que nous percevons du profond de nous-même, et l’incline vers le lieu où se forgent les poèmes impossibles à écrire. Les poèmes qui demandent à se vivre. Ce que les poètes écrivent ne constitue que les décombres de ce qu’ils ont su vivre. Et ce qu’ils ont su vivre n’est que l’écume de ce qu’ils ont pu deviner et dont le manque leur reste à vie comme le sillage d’une lumière… »

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02 décembre 2016

Mariées rebelles

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« Mariées rebelles »

KASISCHKE Laura

(Page à Page)

 

La découverte de l’autre versant de la personnalité littéraire de Laura Kasischke, la Poète (le Lecteur hésitant à écrire « Poétesse »). Bien que l’œuvre fut datée. Vieille de bientôt un quart de siècle. Mais qui éclaire l’œuvre de la romancière. Qui anticipe sur ce qu’elle recèle de colères, de fureur, de refus de l’enlisement dans les conformismes. Une formidable volonté de vivre, d’être, d’assumer.

« Les accords tendus, le crescendo sans fin,

le raffut de la musique et du mouvement

soulèvent la maison

dans les airs, envoient

la déflagration sonore quand sont abattus

les murs du son,

la locomotion ascendante

du dîner à préparer, de l’amour à faire, du réveil

tous les jours après jour, le grondement

d’un quai dans le passé

de mes seize ans

dans l’attente d’un train

alors qu’en bas dans la rue

une vieille femme sourde

plante des choux derrière une remise. »

Ce qui se perçoit. Ce qui s’entrevoit. Qui émane de Laura Kasischke. Les souffrances lors du cheminement vers l’âge de femme. Un Lecteur bouleversé. Qui frémit et dissimule ses larmes derrière l’entremêlement des mots.

« Quand ce sera terminé je dirai

Il y a eu de belles nuits.

Certaines ont le même goût

qu’a eu ma vie tout entière.

Comme cette nuit d’août

où un voisin m’a payée

pour danser sur sa table de pique-nique.

La Voie lactée comme une traînée

de fumée dans le ciel.

Moi la bouche ouverte, de l’air

partout

et son visage éclairé et flottant

sur l’étoile d’une cigarette.

J’avais dix ans et jusqu’à maintenant

ne me rendais pas compte

que j’étais nue.

La virginité comme le souvenir

d’une chute à travers le ciel,

voir mon âme renversée

de la table de pique-nique,

jetée entre mes côtes

comme une pierre en mon absence.

Je vieillis et me vis

comme cette chose, jetée

par accident et à jamais

dans l’océan du passé… »

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30 novembre 2016

Le monde libre

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« Le monde libre »

LANCELIN Aude

(Les Liens Qui Libèrent)

 

Le très vieux Lecteur a jubilé. Certaines mises à mort symboliques font en effet beaucoup mieux que le réjouir. Et dans cet ouvrage, Aude Lancelin se livre à un carnage qu’il juge salutaire. Surtout aux yeux de Celui qui approcha en ses vertes années un journal qui s’appelait alors « France Observateur ». Un journal de gauche qui concourut à rendre palpable au jeune homme les atroces réalités de la guerre d’Algérie, l’infâme violence du colonialisme franchouillard, en un temps où ce même jeune homme flirta avec le PSU avant de préférer à Bourdet, Martinet et consorts la solide et redoutable famille bolchevique toujours pilotée par le camarade Maurice.

Donc Aude Lancelin ne fait pas dans le détail. Très peu de survivants. Un amoncellement de cadavres. Tous honnis, et depuis fort longtemps pour la plupart d’entre eux, par le très vieux Lecteur. Ceux qui de fil en aiguille ont transformé ce « France Observateur » en cet « Obs » insipide, vulgaire, vérolé, qu’Aude Lancelin dénomme à juste titre « L’obsolète ». Puisqu’il est bien vrai que ce torche-cul répugnant a tout renié des valeurs que lui avaient conférées ses pères fondateurs. Sous la houlette des Bas Esprits dont la pensée hégémonique réduit la société des intellectuels franchouillards à une cour de propagandistes diffuseurs de la pensée unique. Ceux-là mêmes qui ont enfin réussi à confiner la social-démocratie si chère au cœur du Roi François (tout de même auteur voilà trente ans d’un opuscule d’anticipation intitulé « La gauche bouge », charmant bréviaire néolibéral) parmi les travées où s’entassent les laudateurs du Capitalisme triomphant.

Certes, Aude Lancelin laisse entrevoir, au cœur d’une telle hécatombe, quelques scrupules. Elle ménage par exemple le Parcheminé, archaïque conscience pourtant prompte à se vendre à ce même capitalisme auquel le vieil homme déclinant conféra maintes vertus. Ainsi qu’à une autre grande conscience de la gauche finissante, Claude Perdriel, qui confia, lui, les destinées du journal à des spadassins, occultes conseillers de ceux qui ne pensent pas. A savoir le trio infernal qui avait auparavant fait main basse sur « Le Monde », avant que de s’emparer de « L’obsolète ». Niel/ Bergé/Pingasse !!!

Virée comme une moins que rien de « L’Obsolète », Aude Lancelin massacre la clique des salopards dont le décompte va bien au-delà du nombre sept. Que cela en devient un ravissement pour ce très vieux Lecteur qui depuis belle lurette a installé le dit journal du côté de droit de la politique. Un des outils qui avait rendue possible l’élection de l’Insignifiant Monarque dont le règne s’achève. Une machinerie idéologique au sein de laquelle œuvrait cependant des femmes et des hommes de gauche. Des journalistes.

Et c’est là que survient le point d’achoppement. Aux yeux du Lecteur. Est-il possible de se comporter en journaliste de gauche au sein d’un journal de droite ? Car « L’obsolète » devint un journal de droite bien avant l’irruption du trio infernal. Dès 1985, selon les estimations du Lecteur, lorsque se firent entendre dans l’environnement médiatique les grandes orgues des néolibéraux. Lorsqu’en 2000 Aude Lancelin « entra » à « L’Obsolète », le Parcheminé et ses pairs crachaient depuis fort longtemps sur la dépouille de « France Observateur ». Objet Médiatique aux orientations idéologiques non identifiables ? Aude Lancelin ne suggère pas cette hypothèse-là pour ce qui concerne son cheminement, même si elle laisse parfois penser à des formes très personnelles d’autojustification. Mais il aura tout de même fallu une crise d’une extrême violence, celle de son éviction, de son renvoi, de son exclusion pour que son regard se décille et qu’elle prenne la décision d’écrire ce bouquin ravageur.

Le Lecteur ne fait pas la fine bouche. Il insiste : ce livre l’a réjoui. Mais il s’interroge, à voix haute en quelque sorte. Pourquoi l’acte de « révélation » survient-il toujours (ou presque toujours) au lendemain de l’apogée de la crise ? Alors que tous les ingrédients annonciateurs de cette crise préexistaient ? Pourquoi le journaliste qui s’affranchit d’une rédaction, pourquoi le politique qui s’essaie à la rupture attendent-ils l’après pour faire entendre leurs voix ? Pourquoi cette sorte de complicité jusqu’auboutiste avec un système qui leur est devenu insupportable ? Le Lecteur se confronte à son miroir, lui qui peina à assumer sa rupture avec la famille bolchevique. Voilà trente et quelques années de cela….

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28 novembre 2016

Le Vieux Saltimbanque

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« Le Vieux Saltimbanque »

HARRISON Jim

(Flammarion)

 

Jim. Le Vieux Saltimbanque établit les fragments d’une autobiographie. Ces moments de son existence qu’il estime sans doute nécessaire de relater, de ne pas abandonner à d’autres le soin de les reconstruire à leur façon. Non que Jim Harrison ambitionnât de s’inscrire dans une quelconque éternité. Mais simplement pour que les traces qu’il laissera de lui-même ne soit pas déformées. D’où l’usage de la troisième personne du singulier, ce « il » qui spécifie la relative distanciation. Pour le plus grand ravissement du Lecteur.

« Son épouse manifesta pour la première fois son désir de ne plus habiter avec lui à une époque où il buvait comme un trou. Elle avait mis dans le mille. Il n’était plus l’homme calme, intelligent, svelte et poli qu’elle avait épousé. Autrefois, elle aimait son corps mais, depuis leur mariage, il avait pris trente-cinq kilos. Durant ses périodes de marche compulsive, il en perdait parfois douze ou treize, et une année, à force de volonté, il se débarrassa de vingt kilos. Mais sa plume s’en ressentit. Il écrivit ses livres les plus forts dans une période où il cédait à toutes ses envies culinaires. Comment bien écrire quand on pense tout le temps à la bouffe ? On ne peut pas essayer d’écrire sur la sexualité, le destin, la mort, le temps et le cosmos quand on rêve en permanence d’un énorme plat de spaghettis aux boulettes de viande… »

Tout le reste est l’avenant. Une suite d’anecdotes qui aident à un peu mieux connaître l’Ecrivain, en reliant entre eux des fils épars laissés de côté lors de la lecture de ses romans, en apportant quelques réponses qu’ils avaient immanquablement soulevées, en donnant l’envie de les retrouver, de s’immerger en eux, mais aussi de découvrir le Poète qui lui est inconnu.

« La poésie a parfois ce genre d’effet. Soit on se retrouve au septième ciel, soit on barbote en pleine dépression. On pond un premier vers formidable, mais la pensée n’est pas assez puissante pour en enchaîner d’autres et, au beau milieu de la création, les mots s’ennuient et se font la guerre. Nos carnets sont remplis de ces fragments, le shrapnel de nos intentions. La vie est pingre en conclusions, voilà pourquoi on se bat souvent pour achever un poème. Certains sont perdus à jamais. On se promène parfois en ruminant plusieurs versions d’un même texte qui n’aboutissent à rien. On est l’esclave de cette langue du chaos qui nous fait cogiter des jours et des semaines entières. Quand le poème finit par fonctionner, on nage dans le bonheur et on oublie les difficultés passées, tout comme on oublie très vite ses souffrances… »

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25 novembre 2016

Suburra

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« Suburra »

BONINI Carlo

DE CATALDO Giancarlo

(Métailié)

 

« Suburra, l’antique quartier des lupanars chanté par Pétrone… Via dei Serpenti à droite, via del Colosseo et la colline sacrée de Giove Fagutale à gauche… Suburra, image éternelle d’une ville incurable. Demeure d’une plèbe violente et désespérée qui des siècles auparavant s’était faite bourgeoise et qui occupait le centre géographique exact de la ville. Parce qu’elle en était et en restait le cœur… Suburra, l’origine d’une contagion millénaire, d’une mutation génétique irréversible. »

Rome. La collusion entre néo-fascistes, mafieux et politiques. Avec la bénédiction du Vatican, incarné par un évêque qu’en toutes circonstances accompagne son mignon. Sous la férule du Samouraï, chef de toutes les bandes après un passage dans les travées fangeuses des droites extrêmes. Drogues. Racket. Corruption. Tous les ingrédients du genre. Avec un immense projet immobilier à la clé. Des luttes féroces. Des crimes. Les leaders des clans cherchant à devenir calife à la place du calife.

Face à eux, les quelques ceux qui tentent de maintenir à flot la machinerie étatique, donc un semblant de légalité. Un officier des carabiniers, Marco Malatesta. Un procureur, Michalangelo. Et deux femmes. Qui incarnent le Bien.

L’Italie de ce temps. Pourrie jusqu’à la moelle. Et qui concentre dans Rome toutes ses turpitudes. Derrière lesquelles transparaissent Berlusconi et toutes les canailles qui l’accompagnèrent dans sa conquête du pouvoir. Un polar qui a tenu le Lecteur en haleine de bout en bout.

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23 novembre 2016

Main basse sur l'information

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« Main basse sur l’information »

MAUDUIT Laurent

(Don Quichotte)

 

Rien de bien nouveau dans cet ouvrage. La plupart des informations qui y figurent ont déjà circulé. Mais l’immense mérite de Laurent Mauduit est de les rassembler, de les regrouper, ce qui donne un tableau saisissant de la main mise sur l’ensemble de la presse par les personnages les plus emblématiques du capitalisme. Une domination qui est une constante dans l’histoire de France, depuis le Second Empire jusqu’en ces années de dégénérescence de la monarchie dite républicaine. Qui s’accompagne des mêmes caractéristiques : concussion, corruption, soumission. Le tout amplifié sous le règne de l’affligeant petit bonhomme qui, lorsqu’il était encore candidat, avait désigné son principal ennemi, la Finance. Le résultat est accablant. « Nous avons vécu un véritable tournant en 2012 : jamais la concentration de la presse, entre les mains de quelques milliardaires, n’avait atteint en France de telles proportions. Et jamais aussi, du même coup, ces mêmes milliardaires ne s’étaient sentis aussi autorisés à piétiner la liberté de la presse en faisant intrusion dans les contenus éditoriaux de leurs rédactions. Avec à la clef les résultats que l’on sait : les censures à Canal+, dans les titres du Crédit Mutuel ou au Parisien ; les interdits à M6 ; les pressions au Monde ; l’autocensure partout ailleurs… Et, pour couronner le tout, les pressions sur l’audiovisuel public. »

Donc les Puissants : Bolloré, Drahi, Niel, Berger, Pigasse. Et tous leurs redevables. Minc, Colombani et tant de ceux qui grenouillent à l’Elysée et dans les banques. Une clique solidaire d’individus richissimes. Le tableau que brosse Laurent Mauduit est à ce titre impressionnant. Il confère à l’ouvrage la force d’un plaidoyer contre l’arbitraire, pour la liberté et la démocratie.

C’est donc sur ce dernier volet que le Lecteur se sent très proche de Laurent Mauduit. Laurent Mauduit qui rappelle en plusieurs circonstances qu’en d’autres moments de l’histoire, d’éminentes personnalités affrontèrent avec courage et détermination les forces du Capital pour tenter de faire vivre une presse libre. Hugo, bien entendu. Mais aussi Jaurès. Jaurès directeur de « L’Humanité » qui écrivait le 11 novembre 1913 : « C’est notre devoir et c’est notre honneur d’écarter toute publicité de finance. Car la finance et la politique sont aujourd’hui si étroitement mêlées, les rapports du capitalisme et de l’Etat sont si multiples, les concessions de tout ordre mettant complètement aux prises les intérêts du capitalisme et ceux de la nation, les emprunts extérieurs et la diplomatie s’enchevêtrent en de si étranges replis et des nœuds si multipliés qu’un journal n’est libre de son action nationale et internationale qu’à la condition de rejeter des subventions et des concours qui pris en soi pourraient paraître innocents à des citoyens attentifs.. » Jaurès qui concluait : « Bientôt un journal pleinement indépendant sera un des grands luxes de la pensée humaine ; et une des gloires du Parti Socialiste sera de donner à l’intelligence et à la conscience des hommes cette garantie et cette sécurité. »

Un peu plus d’un siècle plus tard, force est de constater que le Parti Socialiste a failli, que le Parti Socialiste a trahi Jaurès. Il s’est plus qu’accommodé à ce que dénonçait Camus dès le début des années cinquante (et que rappelle Laurent Mauduit). « Loin de refléter l’état d’esprit du public, la plus grande partie de la presse ne reflète que l’état d’esprit de ceux qui la font. A une ou deux exceptions près, le ricanement, la gouaille et le scandale forment le fond de notre presse. A la place de nos directeurs de journaux, je ne m’en féliciterais pas : tout ce qui dégrade en effet la culture raccourcit les chemins qui mènent à la servitude. Une société qui supporte d’être distraite par une presse déshonorée et par un millier d’amuseurs cyniques, décorés du nom d’artistes, court à l’esclavage malgré les protestations de ceux-là mêmes qui contribuent à sa dégradation. »

Laurent Mauduit conclut son travail par une note d’optimisme : « à d’innombrables indices, on devine que l’heure de la refondation approche. Enfin ! De nouveau la presse debout… » Un optimisme que ne partage pas le Lecteur. La presse est incapable de se redresser par elle-même. La grande masse des journalistes est inféodée ou pour le moins soumise à ses Maîtres, les Bolloré, Drahi, Niel et consorts. Seule une pression suffisamment puissante et venue des profondeurs de la société serait susceptible d’inverser les rapports de force. Le Lecteur, lui, n’en ressent pas les prémices.

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21 novembre 2016

Plus haut que la mer

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« Plus haut que la mer »

MELANDRI Francesca

(Gallimard)

 

La rencontre fortuite de Luisa et de Paolo. Le ferry qui les conduit sur l’île. Vers une même et unique destination : la prison de haute sécurité. Deux visiteurs étrangers l’un à l’autre. Luisa, l’agricultrice qui élève ses cinq enfants. Paolo, l’ancien professeur de philosophie. Dans cette prison sont incarcérés le mari de la première et le fils du second. Un mari condamné pour meurtres (dont celui d’un gardien de prison). Un fils qui a commis plusieurs homicides au nom d’une des causes révolutionnaires qui émergèrent durant les années soixante dix de l’autre siècle. L’improbable rencontre d’une femme et d’un homme que tout paraît opposer. Une rencontre qui se prolongera le temps d’une nuit à cause d’une violente tempête. Souffrances révélées. Lambeaux de vie racontés. Sous le regard du gardien qui les a pris en charge et qui est lui-même blessé, abîmé par le métier qu’il exerce. Un roman/reflet qui évoque une Italie en perte de repères, où chacun se débrouille pour préserver ce qui peut l’être encore. Une œuvre attachante.

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18 novembre 2016

Judas

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« Judas »

OZ Amos

(Gallimard)

 

« Personnellement, je ne crois pas en la rédemption du monde. En aucune façon. Non parce que je considère qu’il est parfait. En aucun cas. Il est retors, sinistre et rempli de souffrance, mais qui veut le sauver versera des torrents de sang. » Ainsi parlait Wald, le vieil impotent chez lequel Shmuel Asch, étudiant incertain sur son devenir, a trouvé refuge et auquel il sert d’homme de compagnie. Dans la Jérusalem des années cinquante. Dans ce pays en cours de construction. Israël. Où tant de juifs sont des survivants en quête moins d’une identité que d’un territoire. Sur une terre que revendiquent les trois religions monothéistes. Trois religions dont les personnages emblématiques s’entrecroisent. Dont Jésus et, bien évidemment, Judas.

L’histoire s’écrit sous la houlette de Ben Gourion. Au prix du sang. Dans la confusion, voulue ou non par les britanniques qui avaient régenté cette terre. L’inexorable affrontement entre juifs et arabes. Les interrogations de Shmuel qui furent peut-être celles du jeune Amos Oz. « Qu’est-ce qui vous fait penser que les Arabes n’ont pas le droit de lutter de toutes leurs forces contre des étrangers qui ont débarqué ici comme s’ils venaient d’une autre planète pour leur confisquer leur pays, leurs terres, leurs champs, leurs villages, leurs villes, les tombes de leurs aïeux et l’héritage de leurs enfants ? »

L’histoire s’est écrite sur cette terre où il est toujours si difficile de savoir si Jésus fut juif, arabe ou chrétien, mais où il est certain que Judas fut juif. La même histoire en témoigne, avec toutes les images caricaturales censées représenter ce Judas que l’Auteur présente comme « le premier des chrétiens ». Comme s’il lui était nécessaire de le tenir à distance des représentations traditionnelles. Lui qui n’est pas dupe lorsqu’il établit le constat de qu’est devenus la Palestine : « Les deux peuples (juif et palestinien) sont rongés par la haine et le fiel, ils sont sortis de la guerre avec une soif de vengeance et de justice. Des torrents de vengeance et de justice. Au point que le pays est couvert de cimetières et de centaines de villages en ruines. »

D’autres consciences avaient tenté, en ces lointaines années, celles de la jeunesse d’Amos Oz, d’établir le dialogue avec « l’autre », d’engager le dialogue afin d’éviter le bain de sang. Tel Abravanel, personnage énigmatique qui n’a laissé aucune trace, mais dont les rêveries sont racontées par les quelques-uns qui l’avaient connu. « … ses longues conversations avec ses amis arabes l’avaient convaincu qu’il y avait assez de place pour que les deux communautés cohabitent, à côté l’une de l’autre ou imbriquées l’une dans l’autre, pas forcément dans le cadre d’un Etat. Une communauté mixte ou deux communautés fusionnées, sans qu’aucune ne représente une menace pour l’avenir de l’autre. »

Amos Oz parle d’aujourd’hui, ou plutôt d’un possible lendemain, dans ce roman qui paraît pourtant être celui des occasions perdues, celui de l’aveuglement, celui de violence, celui de la peur, celui de ce qui s’apparente peut-être désormais à de l’autisme. Dans ses dialogues avec Wald, l’ancien, qui n’est pas tellement celui qui sait mais celui qui a vécu, Shmuel porte les interrogations de celui qui veut sortir de l’impasse et inventer un devenir étranger à « la haine et au fiel ». Une œuvre à découvrir, dans laquelle s’immerger. Une œuvre belle, forte, nécessaire.

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16 novembre 2016

Je suis capable de tout

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« Je suis capable de tout »

CIRIEZ Frédéric

(Verticales)

 

Ce qui n’est pas le cas du Lecteur. Même en suivant les indications fournies par un manuel de « mental coaching ». Parmi les naturistes, sur l’Île du Levant.

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14 novembre 2016

Stabat Mater Dolorosa

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« Stabat Mater Dolorosa »

SCAPULA Catherine

(Ecriture)

 

« Ils arracheraient ce petit pays aux mains des prédateurs, ils retrouveraient la langue d’autrefois, celle de l’impalpable qui disait son amertume à être apprivoisée, alors qu’il n’y avait rien à apprivoiser. Une île sauvage, une île de granit, elle distillait dans les champs d’asphodèles son hymne à la gloire de l’éternité. Les étrangers ne pouvaient en comprendre l’intensité. L’île n’avait rien à leur dire, elle était l’infinie… »

L’île. Immédiatement identifiable. Mais jamais nommée. Sans que cela soit d’ailleurs nécessaire. L’île que fréquente le Lecteur, l’île aux marges de laquelle il a noué quelques belles amitiés. L’île, personnage central de ce roman qui l’interpela, l’irrita, le laissa perplexe, s’interrogeant au fil des cheminements de l’Auteure sur les intentions, avérées ou secrètes, de Celle qui s’essaie à exalter une Terre en proie à tant de convulsions.

Les personnages ? De possibles marionnettes censées incarner, à travers leurs relations, la société insulaire. Les clans. Le religieux. Leurs tentatives pour tenter de s’extraire du magma ou pour ne serait-ce qu’exister. Une jeunesse sans repères, n’ayant d’autre recours que de se réfugier dans les us et traditions ou de s’engager une sorte de fuite en avant, dans la quête (vaine ?) d’une liberté qui ne serait qu’un leurre.

Etrange roman. Parfois englué dans un lyrisme à ce point excessif qu’il provoqua l’égarement du Lecteur. Brossant en d’autres circonstances de courts et pertinents portraits d’une société à cheval entre le passé qui lui colle à la peau et un avenir incertain mais auquel il est tout de même utile de conférer un peu de modernité. Avec des excès de caricatures, avec le repliement quasiment instinctif vers les pseudos certitudes que concède l’idéologie dominante. Le Lecteur ne tranche pas. Il prend même un vrai plaisir à demeurer dans l’incertitude. Tout en précisant qu’il ne fut pas dupe : l’Auteure use de tant d’artifices, multipliant jusqu’à l’excès certains usages (dont celui du subjonctif), s’enlisant dans d’intempestives narrations qu’il en devient patent qu’elle veut d’abord et avant tout démontrer qu’elle mérite que lui soit reconnu le statut d’Ecrivain. Une reconnaissance que ne lui concède pas le Lecteur.

« L’automne arrivait avec ses bourrasques imprévisibles et l’île se débarrassait des derniers touristes, happés par la gueule béante des ferries, futur vomi, une fois l’été passé, laissé à quai dans les rigoles du continent. Une chose était certaine, nous étions différents et leur méconnaissance les poussait aux maladresses d’usage agrémentées de quelques grains de sel sur nos plaies ouvertes. On aurait dit que cette terre sauvage au milieu de l’eau excitait leur imagination, les incitait à vouloir notre bonheur malgré nous… »

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