Lectures

20 août 2019

Doggerland

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« Doggerland »

FILHOL Elisabeth

(P.O.L.)

 

Ce roman ne s’apparente pas à une leçon de géologie. Même s’il évoque ce que fut l’histoire supposée du Doggerland, ce morceau de continent submergé par les eaux de la Mer du Nord voilà environ 8000 ans. Un tsunami parti de Norvège et qui balaya tout sur son passage. Dont ce morceau de continent et tout ce qu’il abritait. Flore et faune et donc les humains qui le peuplaient. Un monde et une civilisation immergés à tout jamais. Un monde qu’effleurent aujourd’hui celles et ceux qui accompagnent les sociétés pétrolières empressées de découvrir les nouveaux gisements d’or noir.

Un monde et une civilisation anéantis. Une possible répétition de ce qu’il pourrait advenir dans un avenir point trop lointain au monde tel qu’il s’est redessiné sous la houlette du capitalisme triomphant. Celui-là même que servent, réticents ou non, celles et ceux qui œuvrent à son service. Dont quelques-uns découvrent avec effarement au début de ce nouveau siècle l’inexorable et virulente avancée de la tempête hivernale baptisée Xaver. Celle que les météorologues « ont vu surgir au sud-est du Groenland, s’extraire de sa gangue, au nez et à la barbe des modèles numériques de prévision dépassés par la rapidité et l’ampleur du phénomène. Ils l’ont vue se lover, s’enrouler dans un mouvement ascendant de convection et accroître son diamètre en accéléré dopée par une chute vertigineuse des pressions à cet endroit ; il n’y avait rien et brutalement elle est là, d’entrée pleinement elle-même et hors norme, à peine au monde et déjà active, en possession de tous ses moyens… »

Xaver se prépare à balayer le nord de l’Europe. Quelques-uns redoutent que la tempête n’entraîne la submersion des terres les plus exposées. Alors que quelques scientifiques se sont donné rendez-vous au Danemark pour un colloque destiné à faire le point sur les questions géologiques liées à l’exploitation pétrolière en Mer du Nord. Dont Marc et Margaret qui s’étaient connus une vingtaine d’années auparavant, en Ecosse, lors de leur formation universitaire.

Le roman s’est nourri des forces telluriques dont Elizabeth Filhol narrent l’action sur cette région si particulière de la Mer du Nord. Là où se conjuguent les tempêtes. Là où la rapacité des sociétés capitalistes additionne les aventures qui perturbe le fragile équilibre géologique. Que peuvent les femmes et les femmes de ce temps face à ce double défit ? Sont-ils en mesure d’influer sur le cours des évènements ?

« Doggerland » est une œuvre littéraire de très haute volée. Elle questionne. Elle interpelle. Elle oblige à se confronter à un devenir incertain. Sans fioriture. Avec lucidité et courage. Face aux jeux absurdes auxquels se livrent les Maîtres de notre pauvre monde.

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16 août 2019

Crépuscule

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« Crépuscule »

BRANCO Juan

(Au Diable Vauvert

Massot Editions)

 

Si le Lecteur ne partage pas l’enthousiasme révélé par Denis Robert, le préfacier de cet ouvrage, il reconnait bien volontiers qu’il s’est attaché à prendre en compte la somme des informations, celles qui éclairent la personnalité de Foutriquet 1°, Roi des franchouillards qui veulent bien le reconnaître comme tel et donc se soumettre à son bon vouloir. Un ouvrage utile, puisqu’il permet de dérouler l’écheveau des relations occultes entre le digne descendant de Jean Lecanuet et la clique des Puissants, autant les véritables détenteurs, hors de toute légitimité démocratique, de la quasi-totalité des pouvoirs. « Crépuscule » met à nu l’affligeant spectacle de la promotion d’un Enarchiant par ceux qui ont englué la société dans un marasme que la France n’avait plus connu depuis les années Pétain. Y compris dans l’asservissement des médias et de celles et ceux qui les « fabriquent ».

Ce plaidoyer-là est plus que digne d’intérêt. Il met à nu la tentative de cadenasser les libertés individuelles et collectives et de faire barrage aux trop rares et trop timides tentatives de résistance perpétrées par des hommes et des femmes qui n’ont pas encore évacué de leur mémoire ce que Foutriquet 1° considère comme d’anachroniques rêveries. Lui qui prépare et organise l’instauration d’un totalitarisme, lequel ne paraît pas effrayer les esprits les plus élevés, ceux qui singularisent la société franchouillarde lors de cette phase de récession accélérée.

« Rions.

Car en ces espaces où l’on vogue de la gauche socialiste à la droite en passant par le centre, indifférents aux suffrages et satisfaits d’une apparente adhésion aux clivages qui traversent la société pour mieux la diriger, on rit lorsque l’on parle de démocratie.

Alors rions comme eux.

Mille invisibles relais ont porté Macron sans mot dire. Tous l’ont fait de bonne grâce, s’appuyant pour cela sur les moyens que leur donne l’Etat. Oh, il ne s’agit plus de mentionner les levées de fonds secrets que Rothschild organisait aux terrasses des Champs Elysées.

Il s’agit simplement de montrer qu’une institution publique, parmi tant d’autres, fut instrumentalisée pour servir des intérêts. »

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Le testament de Dina

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« Le testament de Dina »

WASSMO Herbjorg

(Gaïa)

 

Voilà un quart de siècle que le Lecteur fréquente les personnages créés par Herbjorg Wassmo. Voilà près d’un quart de siècle qu’il les accompagne en cette Norvège de la fin du 19° siècle, la Norvège des étés si courts et des hivers si longs, parmi les fjords, dans des bourgades repliées sur les croyances religieuses qui ne concèdent qu’un rôle accessoire aux femmes, si loin des villes que l’on fréquente si peu et en des circonstances rarement réjouissantes. Et parmi tous ces personnages, Dina. Dina qui vient de mourir au terme d’une longue et passionnante existence. Dina qui a confié à Karna, sa petite-fille, le soin de lire lors de ses obsèques son testament. Un brûlot, ce testament. Dont la lecture ne laissera pas Karna intacte.

La longue suite romanesque a constamment passionné le Lecteur. Et cela depuis la première rencontre vieille donc d’un quart de siècle. Herbjorg Wassmo n’est pas seulement une exceptionnelle conteuse. Elle sait enraciner ses personnages dans l’Histoire et mettre en évidence la complexité et la violence des relations sociales, y compris dans ce bouleversant testament. Et le combat des emblématiques personnages féminins, leur volonté d’exister et de prendre toute leur place au sein de la société, confèrent à l’œuvre une dimension exceptionnelle. Comme en témoigne la farouche détermination d’Anna d’accomplir le geste inconcevable, celui de l’avortement.

« Crois-tu que ce soit facile pour moi ? D’être une sorcière. Une femme qui, en toute lucidité, s’est laissé engrosser et qui, maintenant, veut tuer un fœtus ! Une fille facile, faible et dépourvue de morale. Une femme qui, de toute façon, sera réprouvée. A ses propres yeux. »

Le Lecteur n’en doute pas : Herbjorg Wassmo a bâti une des œuvres les plus conséquentes de la littérature européenne contemporaine.

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12 août 2019

Kruso

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« Kruso »

SEILER Lutz

(Verdier)

 

« Alexander Krusowitsch, en général on m’appelle Kruso, quelques amis disent Losch, ça vient d’Alexander, enfin, d’Aliocha, Alocha – Losch… » Voilà comment Kruso se présente à Ed. Ed qui vient de s’échouer sur une île de la Baltique, l’île d’Hiddensee. En ces années qui bouleverseront l’histoire de son pays, la République Démocratique Allemande (RDA). Un monde qui s’achève sans que les protagonistes sachent sur quoi il va s’ouvrir. Kruso prend en charge le nouveau venu auquel il confie peu à peu ses rêves, dont il devient le confident. Plongeur dans un hôtel/restaurant, Ed découvre que Kruso accueille des naufragés venus du continent, des Allemands qui tentent de fuir le socialisme réel. Alors que se profile le séisme.

Etonnant et passionnant roman. Qui ne raconte pas une quelconque et banale histoire de ce que fut la fin de la RDA. Un roman dont les ambigüités sont assumées par l’Auteur. Un roman qui évite les pièges du conformisme, celui qui en quelque sorte s’évertuerait à justifier la radicale victoire des forces du bien sur celles du mal. Un superbe roman « poétique » sur l’anéantissement d’un monde, sur le dépérissement des utopies, sur la mort.

« Et toi aussi, tu as entendu son chant, non ? Oui, elle appelle, elle chante comme une maudite sirène… Et chacun l’entend à sa manière. Sa délivrer du métier. Du mari. De la contrainte. De l’Etat. Du passé, n’est-ce pas, Ed ? Ca sonne comme une promesse, et ils viennent tous et c’est là que commence notre mission. La gravité de notre tâche. Concrètement : trois jours et ils sont initiés. Trois ou quatre jours à travailler avec tous, avec chacun, et à créer ainsi une grande communauté, une communauté d’initiés. Et ce n’est qu’un début. Après trois journées ici, ils peuvent retourner sur le continent, personne n’est obligé de s’enfuir, Ed ! Personne n’est obligé de se noyer. Car ils ont ça dans la tête, dans le cœur ou ailleurs, qu’est-ce que j’en sais ? » Avec le bras, Kruso faisait des moulinets et, se tournant à moitié vers la carte, il désigna divers endroits de son corps.

« La mesure de la liberté. »

Ed sursauta. La dernière phrase ne venait pas de Kruso… »

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18 juillet 2019

Berlin Finale

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« Berlin Finale »

REIN Heinz

(Belfond)

 

Un monument littéraire allemand enfin traduit en français (alors qu’il fut publié en Allemagne en 1947). Un roman nécessaire au vieux Lecteur qui s’efforce toujours de comprendre comment et pourquoi un peuple si proche de celui auquel il appartient put se laisser emporter par la folie criminelle du nazisme.

Un roman qui raconte les derniers jours de la guerre. L’inéluctable défaite. L’avancée des troupes soviétiques. L’encerclement de Berlin. Les ultimes combats dans les différents quartiers du Reich. Du 14 avril jusqu’au 2 mai 1945. Donc l’histoire telle qu’elle se déroula. La capitulation. Malgré la résistance parfois farouche des dernières unités de SS.

Mais ce qui confère une force exceptionnelle à ce roman, c’est le récit du combat souterrain mené par quelques-uns de ceux qui ne s’étaient pas résignés à subir le nazisme. Ceux qui prirent le risque de lui résister, de s’interdire de se laisser prendre dans la nasse idéologique tissée par le totalitarisme hitlérien. Des gens ordinaires. Un médecin. Un gargotier. Un ouvrier qui, autrefois, avait été un député communiste. Un déserteur qui avait rêvé de devenir pianiste. Une autre Allemagne. Une Allemagne en souffrance mais qui s’essaie à se tenir debout et qui fédère à elle d’autres compagnons issus du magma mais qui, face à l’évidence, n’acceptent plus d’accompagner l’aventure mortifère.

A travers les rencontres et les conversations de ces gens-là qui se confrontent au pire, c’est un avenir qui s’esquisse. Sans que le récit ne sombre jamais dans le machiavélisme. Sans qu’il veuille opposer d’une manière qui lui serait artificielle les forces du Bien aux forces du Mal. Même si les salauds y sont de véritables salauds. C’est une Allemagne qui y renait en ses profondeurs. Dans les caves, puisque tout est symbole. Bien que rien ne soit écrit. Ni du côté de cette Allemagne-là. Ni du côté des vainqueurs, Soviétiques d’un côté, Anglais et Américains (mais aussi quelques Français) de l’autre.

Un roman au souffle puissant. Un roman qui fait « vivre » la guerre sans fioriture. Telle qu’elle est, la guerre. Même et surtout lorsqu’elle atteint à son achèvement, lorsqu’il devient patent que l’on est lié de manières viscérale au camp des bientôt vaincus. Quand la patrie se disloque et prend les apparences d’un énorme et purulent cadavre collectif.

« La Wilhelmplatz reste vide et déserte sous le feu nourri de l’artillerie russe, seules les dimensions de la place rappellent encore son ancienne vocation, celle d’être un lieu de rassemblement où s’est manifesté l’enthousiasme, l’enthousiasme hystérique d’un peuple trompé et l’enthousiasme contraint d’ilotes ; rien ne rappelle plus la procession aux flambeaux des SA le 30 janvier 1943, les défilés des régiments de la Luftwaffe avec fanfare, les présentations commandées des classes d’école lors des visites d’hôtes illustres, les appels en chœur : « Nous voulons le Führer » et les cris d’esclaves : « Führer, ordonne, nous te suivrons ! ». Il n’y a plus rien, les banderoles et les pancartes, les emblèmes de la nation et les fanions, les flambeaux et les chapeaux chinois ont été écrasés par les plaques de granit de la place. Seules des ruines bordent encore la place, le Kaiserhof, l’église de la Sainte-Trinité, le ministère des Finances, le ministère de la Propagande. »

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17 juillet 2019

Un poisson sur la lune

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« Un poisson sur la lune »

VANN David

(Gallmeister)

 

Un univers toujours aussi sombre, celui qui caractérise les précédents romans de David Vann rencontrés par le Lecteur. Toujours aussi violent. Mais ici, dans « Un poisson sur la lune », la violence est contenue, enclose dans les pensées suicidaires de James, une sorte de double de l’Ecrivain. Des pensées mortifères qui s’élargissent à celles et ceux qui évoluent dans sa proximité. En bon américain, James, l’homme qui a raté sa vie, ne se promène jamais sans son Magnum.

James incarne à sa manière le dépérissement du rêve américain. Un métier. Une évidente réussite sociale. Un mariage. Deux enfants. Mais aussi une fêlure profonde. L’effondrement face auquel les psys et leurs artifices ne peuvent quasiment rien. Un récit chaotique d’où semblent émerger des connotations autobiographiques. Un roman dont le Lecteur s’est extrait non sans quelques contusions.

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16 juillet 2019

Il se pourrait qu'un jour je disparaisse sans trace

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« Il se pourrait qu’un jour je disparaisse sans trace »

BEINSTINGEL Thierry

(Fayard)

 

Un beau roman « social » qui met en scène des gens de notre temps. Trois personnages confrontés aux violences ordinaires. Une prof d’allemand, engagée auprès d’immigrés auxquels elle s’essaie à inculquer quelques rudiments de la langue française. Et qui vit sans rien partager avec elle en compagnie de sa fille. Et qui peine à se défaire de l’agression que lui fit subir un de ses élèves. Un chômeur qui pour s’en sortir devient gardien d’une station de pompage située dans une contrée étrangère où il est réduit à la solitude. Et puis une étudiante qui pour gagner de quoi survivre rend régulièrement visite à un enfant autiste confiné dans un appartement englué dans une cité populaire. Donc trois récits qui s’entremêlent. Trois récits qui interfèrent sur un thème récurent : l’isolement, la solitude et la perte progressive des repères familiers. Avec, et en toile de fond, une société dont le mutisme ajoute aux souffrances générées par un quotidien fait de grisaille et de renoncement. Notre monde tel qu’il est. Indifférent. Cruel. Invivable.

« Vivre d’expédients, de plans foireux, de combinaisons bancales, d’artifices éculés, tomber au hasard d’une annonce sur un job idiot comme celui qu’elle a accepté : voilà le manège infernal qui tourne depuis l’enfance, sans même la possibilité d’attraper une seule fois la queue du Mickey, faire descendre un pompon toujours trop haut placé, pas pour eux, les ringards, les perdants, les dépassés, les vaincus, ceux qui vivent dans un désert dont ils n’ont même pas conscience, pas de repères, aucun rivage. »

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15 juillet 2019

Piranhas

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« Piranhas »

SAVIANO Roberto

(Gallimard)

 

Naples. Une bande d’adolescents dirigée par Nicolas Fiorillo. A peine sortis de l’enfance. Fascinés par la violence. Gavés de jeux vidéos. Arrimés aux réseaux dits sociaux. Une montée en puissance qui part de menus larcins pour aller jusqu’aux meurtres en passant par les trafics de drogue. Au cœur d’une ville où la corruption s’exhibe sans vergogne.

Saviano n’est pas un romancier. Ce que confirme ce texte qui patauge dans la description des violences que commettent des gamins empressés de ressembler à certains de leurs ainés. Lui manque la force et donc l’authenticité du documentaire. Tel est du moins le ressenti du Lecteur.

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03 juillet 2019

Comme des chevaux qui dorment debout

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« Comme des chevaux qui dorment debout »

RUMIZ Paolo

(Arthaud)

 

Un second voyage initiatique qui fait suite au précédent ouvrage de Paolo Rumiz (que le Lecteur avait assez longuement évoqué sur ce même blog), « La légende des montagnes qui naviguent ».

« Je prends le train, naturellement, parce qu’un voyage est un songe et que j’éprouve une nostalgie démente à l’égard du vieil Orient-Express et du train de nuit Ljubljana-Moscou, avec son samovar fumant au fond du couloir. Je pars pour maudire la misère actuelle, parce que même pendant la guerre froide, il était plus facile de partir vers l’est et que le réseau ferroviaire franchissait les fleuves, les forêts et les montagnes mieux qu’à notre époque hypocrite où, quoi qu’on en dise bien haut, l(‘Europe est beaucoup moins unie qu’il y a un siècle. »

Donc un long voyage. Un très long voyage. Depuis Trieste jusqu’à la Russie, avec des étapes à Vienne, Cracovie, Budapest, mais aussi Belgrage et Sarajevo. Une patiente découverte de ce qui autrefois unifia cette Europe du « milieu ». L’empire austro-hongrois. En un temps déjà lointain où il n’existait pas de cartes, donc pas de frontières, où les gens, a priori, vivaient ensemble. Et ce qu’il advint au terme de deux guerres dites mondiales. « … le peuple efface tout par peur, par ignorance, par superstition… ou par un obscur sentiment de culpabilité, ou parce qu’il a été lui aussi victime de persécutions et de déracinements… »

Stupéfiant travail sur la mémoire. Non pour restituer un temps béni des dieux. Mais pour tenter de retrouver les racines. Comme dans la fréquentation de la Galicie et de ses nombreux cimetières militaires. Avec Cracovie comme épicentre. Atteindre aux racines pour comprendre. Comprendre en quoi se transforme l’Europe d’aujourd’hui, cette Europe en proie à d’étranges et inquiétants soubresauts.

« Il s’est aperçu que plus il parle avec les morts, plus il s’enfonce dans la compréhension du présent. Qu’il lui semble donc clair, depuis ce bastion en décomposition, le destin malheureux de l’Ukraine. Comme il lit aisément le réveil « dislocateur » des nations et la balkanisation de l’Europe. Tout est déjà écrit. Il murmure : « Quels imbéciles nous faisons, nous qui n’avons pas d’anticorps de la mémoire, aplatis sur l’éphémère, farcis de néant, malmenés par une actualité anxiogène. Combien elle nous manque, l’Histoire. » Et plus il pénètre les raisons de la dissolution de son vieil empire, plus lui apparaît fulgurante, à l’époque actuelle, la décadence de la fédération des peuples à laquelle il apparient. Peut-être ne s’est-il jamais autant avancé à l’intérieur du présent qu’il ne le fait depuis qu’il fréquente les cimetières. Il sent qu’il n’y a pas seulement la lecture des livres. Il y a aussi la voix puissante des lieux. Parce que les lieux ont toujours un secret à confier. »

En ces temps où il est beaucoup et si mal question de l’Europe, voilà un ouvrage nécessairement fréquentable.

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01 juillet 2019

1994

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« 1994 »

MEDDI Adlène

(Rivages)

 

L’Algérie. 1994. La guerre qui ne dit pas son nom, mais dont les atrocités vont bouleverser tout un peuple. Les islamistes d’un côté, au seuil du pouvoir politique. Et l’armée de l’autre côté, qui met tout en œuvre pour interdire aux Fous de Dieu d’atteindre leur objectif. Une guerre durant laquelle tous les coups sont permis. Avec la multiplication des atrocités. Attentats contre liquidations arbitraires. Un contexte dans lequel il est difficile de s’y retrouver, d’autant plus difficile pour des adolescents. Quatre lycéens qui décident de créer une organisation clandestine. Eux qui jusqu’alors avaient vécu au sein de familles relativement privilégiées et pour lesquels s’ouvrait un avenir que l’on peut présumer radieux. Tout bascule pour eux vers le pire. Le crime à commettre. L’omniprésence des services spéciaux. La fureur, le sang et les larmes. Un élan de mort que rien ne semble pouvoir contenir.

Dix ans plus tard, Sidali, sous une identité d’emprunt « fabriquée » pour lui à Marseille par un ami corse, s’en revient au pays. Une obsession : retrouver son ami Amin interné dans un hôpital psychiatrique. Le brutal rejaillissement des souvenirs. La confrontation avec celle, médecin psychiatre, qui tente de sauver Amin de son naufrage. Les barbouzes aux trousses de Sidali. Quels secrets les deux jeunes hommes partagent-ils ? Que s’est-il passé en 1994 ?

« Farès se tenait debout près d’elle, regardant non pas le cadavre de son neveu mais son fils, à quelques dizaines de mètres au milieu de la rue, l’arme à la main, haletant, les yeux rouges exorbités, cherchant où loger les balles de la vegeance. Leurs regards se croisèrent, la colère armée du Makarov et le fatalisme dévasté. A compter de ce moment et pour toujours, la mort et la vérité des hommes se nichèrent en Sidali. »

Le Lecteur s’est laissé emporter, sidéré qu’il fut par la narration d’une effrayante descente aux enfers, avec toutes les vies saccagées à tout jamais. Point de retour en arrière possible. Malgré l’exil. Des portraits qui glacent le sang. Ceux des Barbus sanguinaires, bien entendu. Et surtout ceux des militaires, à l’instar du père d’Amin, assoiffés de vengeance et prêts à commettre les plus abominables des crimes. Cela se déroulait voilà tout juste un quart de siècle. Donc hier.

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