Lectures

12 avril 2021

Le grand jeu

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« Le grand jeu »

SWIFT Graham

(Gallimard)

 

Rencontre fortuite avec un Ecrivain britannique, rencontre dont le Lecteur est ressorti plutôt enchanté. Ce qui vu de manière superficielle pourrait sembler logique, puisqu’il est souvent question dans ce roman-ci de magie. Celle que met en scène Ronnie Deane avec la complicité d’Evie White, son assistante, et sous le patronage de Jack Robinson, le maître de cérémonie. Pour des soirées estivales qui ont pour cadre la cité balnéaire de Brighton. Un trio dont l’histoire durant un bref instant laissa penser au Lecteur que le dit roman pourrait être une copie conforme de Jules et Jim, mais qui en réalité n’a nullement besoin de s’en éloigner. Un beau jour, Ronnie Deane disparaît, ne laissant rien de lui et de ce que furent ses activités. Sauf qu’Evie White a emmagasiné des souvenirs durant sa courte relation avec le magicien. Dont ceux de l’enfance de Ronnie, éloigné durant la Seconde guerre mondiale de sa mère et confié à un couple dont l’homme lui enseigna les rudiments de la magie.

Le grand jeu enchante. Le grand jeu séduit. Avec ses parts d’ombres et de mystères. Avec ses presque fantômes. Et cette immersion dans le temps d’avant qui fut celui de l’adolescence du Lecteur.

« C’était il y a un an exactement et la maison n’est pas moins emplie de sa disparition. Voilà ce qu’en son for intérieur elle préfère encore dire : disparu. Pas « mort ».Pas la mort. De même qu’elle avait toujours préféré ne pas employer pour Ronnie ce terme sans concession. Seulement « disparu ». Laissant entendre que ce serait peut-être temporaire, voire – et manière assez crédible dans le cas de Ronnie – une illusion, mot que Ronnie lui-même, dans les souvenirs d’Evie, avait toujours aimé. »

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02 avril 2021

Tableau noir

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« Tableau noir »

LESBRE Michèle

(Sabine Wespieser)

 

Le vieux Lecteur aima l’Ecole et son tableau noir. Le vieux Lecteur prend plaisir à fréquenter Michèle Lesbre. Il n’avait donc aucune raison de se laisser déborder préalablement par des réticences qui s’avéreraient infondées dès son immersion dans les premières pages du récit. Lequel récit s’ouvre bien vite sur un éclairage que le vieux Lecteur ressent l’urgente nécessité de faire sien.

« Comme tous les enfants, j’aime les rituels de la classe, les règlements, tout ce qui construit le temps et les activités de la journée. C’est notre monde, un monde codé, différent de celui de la maison mais tout aussi nécessaire. Nous portons des tabliers, ils n’ont plus cours depuis bien longtemps. L’école est un peu le début de l’autonomie, quelque chose d’important se vit en dehors des parents, on ne dit pas tout en rentrant le soir. J’aime les maîtresses, leurs singularités, je les aime élégantes, je les dessine. Jaime le chignon blond et le maquillage de madame T. Je ne les imagine pas en dehors de l’école et lorsque, par hasard, je les vois dans la rue, au marché, je suis troublée par tout ce que j’ignore d’elles. Plus tard, lorsque mes élèves me surprendront dans des situations de la vie ordinaire, je lirai dans leur regard le même trouble, la même sidération. »

Le vieux Lecteur a gardé et garde encore un souvenir ému de ses maîtres. Le vieux Lecteur qui a certes dévié, qui déserta très tôt la matrice originelle, celle de l’école de la République. A la différence de Michèle Lesbre, il n’enseigna. Mais l’école lui est toujours restée comme le cœur, l’organe vital de son émancipation. Et qu’en l’observant telle qu’elle se laisse voir aujourd’hui, il ne peut que partager l’effarement et la colère qui sont celles de l’ancienne institutrice puis directrice d’école maternelle.

« Dans l’école de la confiance du ministre actuel, j’entends tout le mépris pour les enseignants, cette façon perverse qui consiste à faire des parents des clients. Je connais la vieille rengaine de l’échec scolaire attribué aux seuls maîtres, une bande d’incapables qu’on voudrait, aujourd’hui, transformer en simples exécuteurs de programmes informatiques. Ce qui reste de mes souvenirs d’école, ce sont les visages et les voix de mes institutrices lorsque j’étais enfant, les visages et les voix des enfants que j’ai croisés pendant ma carrière, cette irremplaçable expérience humaine. Rien, et surtout pas les machines, ne peut replacer ces relations. Alors je suis effrayée de lire ce que monsieur Blanquer raconte à un journaliste : « Il existe des exercices en Chine, mais aussi en France, où un enfant apprend à écrire une lettre, un signe, et l’ordinateur, par une petite caméra, voit la qualité de ce signe. »

C’est sans doute ce qu’il appelle l’école de la confiance. Il est vrai que les machines ne font pas la grève, comme l’a écrit Sylvain Prudhomme dans une chronique pour Libération. »

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31 mars 2021

Térébenthine

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« Térébenthine »

FIVES Carole

(Gallimard)

 

L’odeur de la térébenthine. Si singulière. Un produit chimique dont usaient les peintres. Dont le nom servait, paraît-il, à caractériser celles et ceux qui en faisaient encore usage dans les écoles des Beaux Arts.

Soit donc un roman qui évoque l’une de ces écoles, celle de Lille. Le début des années 2000. Un trio d’élèves. Dont la Narratrice. Les trois années d’un parcours qui les conduira à l’obtention de leur diplôme. Mais un diplôme qui ne leur garantira aucun avenir, ni artistique ni professionnel. Voilà pour la première partie. Courte. Critique, mais sans virulence excessive. Gentillette, tout autant que le sont les quelques celles qui évoquent brièvement le « marché » de l’art contemporain.

Et puis, la seconde partie. L’après. Sous l’égide de Zola. Celle qui survit. Celle qui écrit. Celui qui tente de se frayer un chemin dans les travées du « marché » de l’art contemporain. Le trio. On s’est perdu de vue. On se retrouve parfois. On échange. On ne se montre pas trop sévère. On a même tendance à subir, donc on courbe l’échine. On est déçu, amer de temps à autre, mais si peu caustique et jamais rebelle.

Un roman à la superficie des choses. Comme rétif à s’enfoncer dans les profondeurs du magma ?

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29 mars 2021

La rivière en hiver

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« La rivière en hiver »

BASS Rick

(Bourgois)

 

Huit nouvelles.

La nouvelle : un domaine littéraire que le Lecteur ne fréquente que rarement. Sauf qu’ici, il s’agit de Rick Bass, un écrivain américain dont il a apprécié plusieurs romans. Donc une confrontation qui dès le premier texte (Elan) l’a enthousiasmé. Des réminiscences des auteurs de son adolescence ? Le Montana. Les rudes, les impitoyables hivers ? Un peu de tout cela. Mais aussi autre chose. L’approche humaine. Des humains qui vivent dans des espaces fragiles et qu’ils protègent en usant du peu des moyens dont ils disposent. Comment ne pas vibrer en s’immergeant dans les phrases qui racontent L’Arbre Bleu ? Tant il est vrai qu’elles ont réveillé des souvenirs du temps de son enfance, lorsque son aïeul l’entraînait en forêt pour le choix puis l’abattage du sapin de Noël ? Une proximité par delà les années, par-delà l’océan qui sépare le vieux Lecteur de l’Ecrivain.

Huit nouvelles. Et de si beaux instants durant lesquels est ressentie ce qui est assimilable à l’unicité du genre humain.

« Puis ils reprennent les recherches. Wilson sait où trouver l’arbre. Il leur fait décrire des cercles autour de l’élu, ajoutant à la chasse juste ce qu’il faut de difficultés. Quand elles (les deux filles de Wilson) arrivent enfin à l’arbre, il s’arrête comme pour reprendre son souffle. Regarde autour de lui.

Lucy, qui tient la torche, le voit alors et trop incrédule pour crier, tourne autour, éclaire la cime en espérant n’y découvrir aucun défaut. »

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19 mars 2021

My Absolute Darling

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« My Absolute Darling »

TALLENT Gabriel

(Gallmeister Poche)

 

Pris, englué dans ce roman. Incapable de s’en défaire, de respirer, d’imaginer un contre-point salvateur. Contraint tout de même d’aller jusqu’au bout, avec l’espoir qu’il serait peut-être un moment de rémission. Le Lecteur a surnagé. En compagnie de Turtle dont l’enfance fut sacrifiée. Turtle prisonnière de l’étrange relation que son père a nouée avec elle dans leurs solitudes partagées, dans un recoin isolé de la Californie. Les crimes sont ce qu’ils sont. Donc leur donner un nom, les définir. Ici, dans ce roman, l’inceste. La domination du père, sa violence, tout ce que subit Turtle, tout ce à quoi semble consentir Turtle. Turtle qui entre elle-même dans un processus dont cette violence devient l’élément central. Turtle qui clame son amour à ce père qui a fait d’elle son unique possession. La présence du grand-père qui ne parvient pas à endosser le rôle de bouclier protecteur. Des amitiés qui se nouent au lycée, des amitiés qui pourraient devenir les facteurs de la rédemption. Mais la relation père/fille telle un torrent en crue perpétuelle semble devoir tout emporter dans ses flots tumultueux.

« … Les cerfs, les grizzlys, les loups ont disparu. Les saumons aussi, presque. Les séquoias, c’est terminé. Des pins morts, on en trouve par bosquets entiers sur des kilomètres carrés. Tes abeilles sont mortes. Comment on a pu faire naître Julia (Turtle) dans un monde aussi merdique ? Dans cette dépouille putride de ce qui aurait dû être, dans ces restes à l’agonie, violés ? comment veux-tu élever une enfant en compagnie de tous ces connards égocentriques qui ont détruit et gâché le monde dans lequel elle aurait dû grandir ? Et est-ce qu’elle pourra jamais comprendre ces gens-là ? Rien. Aucune négociation n’est possible. Aucune alternative. Ils tuent le monde et ils continueront, et ils ne changeront jamais, et ils ne s’arrêteront jamais… »

Les mots du père à l’aïeul. Sa tentative de se défausser. Alors que la violence ne cessa pas, qu’elle va s’additionner à celle que cet individu en perdition portera sur une inconnue, une gamine qu’il s’accapara lors de l’une de ses errances. Oui, point d’autre solution que d’accompagner Turtle jusqu’au terme de la narration. Pour savoir.

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17 mars 2021

Banditi

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« Banditi »

ALBERTINI Antoine

(Lattès)

 

Plus à l’aise dans ce second polar d’Antoine Albertini que dans le précédent (Malamorte). Plus proche de la vision que le Lecteur se fait de la Corse qu’il fréquente depuis bientôt 40 ans. En dépit des embrouilles mises en scène par l’Auteur (qui est également correspondant du journal Le Monde sur l’Île de Beauté). Avec, comme une purulente et insupportable toile de fond, la crise des ordures ménagères qui transforme la ville de Bastia en un gigantesque dépotoir. La gouvernance des nationalistes. Un cadavre sorti d’une armoire, cadavre qui va provoquer une cascade de rebondissements. Une « cellule » de combattantes qui a hérité d’une ancienne des Brigades Rouges italiennes. Un entremêlement a priori confus mais qui présente un reflet somme toute assez juste du contexte corse actuel. Un entremêlement dans lequel patauge l’ancien flic qui s’est reconverti en détective privé et dont l’enquête débute, à la demande de l’un de ses vieux amis, par la recherche de Baptiste Maestracci, un brave et gentil vieillard qui vient de disparaître du village qui l’avait vu naître. Une incursion à Bologne, puis une sorte de séjour touristique en Sardaigne. Les affaires finiront certes par se résoudre, mais il serait vain d’espère voir émerger d’un récit plein de rage et de fureur ne serait-ce, et à l’intention du peuple corse, qu’une parcelle d’espoir.

« Nous avions accepté que cette île devienne ce qu’elle était en train de devenir, un cul-de-basse-fosse, un cloaque à ciel ouvert, nous ne pouvions nous en prendre qu’à nous-mêmes et à l’Etat, aussi, qui n’y avait jamais rien compris, ne voulait rien y comprendre et n’avait longtemps espéré qu’une chose : que cesse le fracas des bombes et que son autorité ne soit plus remise en question, puisque seuls comptaient les symboles et que la vie humaine, aux yeux de cinquante gouvernements successifs, valait moins qu’un peu de plâtre sur un buste de Marianne après un attentat. Pendant des années, l’Etat avait promis : plus de plasticages et on pourrait voir venir. On avait vu. La région croulait sous les déchets, le crime organisé n’avait jamais été aussi puissant et un habitant sur cinq vivait sous le seuil de pauvreté. Sur cette île, le simple fait de garder les yeux ouverts revenait à accepter le désenchantement comme un prix à payer pour pouvoir simplement respirer. »

Fut-ce par un curé polonais, la messe est dite.

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10 mars 2021

Pourquoi écrire?

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« Pourquoi écrire ? »

ROTH Philip

(Folio 6646)

 

Lecture patiente, attentionnée, passionnée, étalée sur près d’un an, d’une compilation d’entretiens et réflexions personnelles, le tout mis en ordre par Philip Roth lui-même au lendemain de sa décision d’interrompre sa carrière littéraire. Lecture patiente, attentionnée, passionnée tant il est vrai que le Lecteur, depuis plus d’un demi-siècle, s’est immergé dans une œuvre d’une puissance hors norme, d’une exceptionnelle vitalité. Des textes qui éclairent plus qu’ils n’expliquent, et qui ne constituent en rien des justifications. Des textes reliés à des retours vers quelques-uns des romans qui jalonnèrent au cours de ce demi-siècle la vie du Lecteur. Dont, bien évidemment, Portnoy et son complexe.

Un ouvrage utile pour tous les Lecteurs de Philip Roth, mais aussi pour ceux qui hésitent à s’introduire dans une œuvre monumentale.

« Je ne prétends pas que ce soit pour une œuvre une vertu que d’être impénétrable. Après tout, un écrivain peut facilement se leurrer en se croyant profond parce qu’il est difficile à lire. De toute façon, le problème n’est pas dans l’opacité ou la transparence du texte : il est dans sa valeur d’usage. Ce qui fait qu’une image est parlante ou même, si vous préférez, signifiante, ce n’est pas la richesse du sens qu’on peut lui attacher mais la qualité de l’invention qu’elle suscite, la liberté qu’elle donne à l’écrivain d’explorer ses obsessions et ses facultés créatrices. Un romancier n’est pas convaincant par ce qu’il « veut dire » mais par le sentiment d’authenticité qu’il communique, par la vivacité d’une imagination si fertile qu’elle est capable de convertir en sa propre monnaie inconvertible tout ce que l’auteur a assimilé par la lecture, la réflexion et l’ expérience « brute ». »

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08 mars 2021

Alger, rue des Bananiers

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« Alger, rue des Bananiers »

COMMENGE Béatrice

(Verdier)

 

« Mes souvenirs ne connaissent donc que l’après. Mon corps grandissait dans l’après, mais l’ignorait. Un après qui n’eut d’abord pas de nom, puis qu’on appela « les événements ». Un événement, c’est « tout de qui arrive, ce qui survient. Un événement a besoin d’un adjectif pour le qualifier. Les dictionnaires s’accordent sur ce point. Cependant, celui de l’Académie précise qu’en termes de guerre, le mot désigne parfois la dernière phase d’une bataille, la manœuvre finale qui doit décider de la victoire. Le propre des manœuvres finales est de s’élaborer dans le secret. La manœuvre peut durer longtemps. Celle-ci allait durer huit ans. Huit ans qui m’apporterait la preuve qu’il était possible, quand on habitait rue des Bananiers, de grandir en pleine manœuvre sans que la joie des jours en fût altérée. »

Un récit court, mais ô combien bouleversant. Une enfance algérienne, au temps des événements, puisque la Narratrice n’a guère plus de cinq ans lorsque ceux-ci vont plonger Alger et l’Algérie tout entière dans un drame que le Lecteur n’est jamais parvenu à cadenasser dans les culs de basse fosse de sa mémoire. Une enfance heureuse, une enfance insouciante, au sein d’une famille qui vit au milieu des livres, où l’on rencontre et fréquente les autres, les voisins, sans jamais s’interroger sur ce qu’ils sont. Les mêmes jeux, la même école, les mêmes chemins, le même ciel. Avec la ville et ses si proches rumeurs. Un univers à découvrir, avec lequel se familiariser. Une famille qui, sur le versant maternel, celui des racines pyrénéennes, s’est installée dans la colonie un siècle plus tôt. Tout cela est évoqué avec pudeur et retenue par Béatrice Commengé. Comme s’il fallait ne pas abîmer les reflets de cette enfance heureuse. Comme s’il était indispensable de préserver l’image du paradis perdu. Puisque, à l’âge de 12 ans, Béatrice Commengé s’éloignera à tout jamais de ce paradis. Et qu’elle découvrira, lors de ses recherches futures, qu’il n’y a jamais loin du paradis à l’enfer.

« Dans le livre, l’homme est là, présent, il est cet homme qui écrira le livre, qui choisira les mots pour raconter ses journées de torture. Il est là, allongé, des pinces crocodiles fixées aux oreilles, le corps tordu par la première décharge électrique, il est là, attaché sur une planche, un tuyau enfoncé dans la bouche retenu par un morceau de bois, il est là et l’eau se met à couler, dans le nez, dans le gosier, c’est presque l’asphyxie, il est là, assis, la bouche ouverte, un fil électrique enfoncé jusque dans la gorge, il est là, accroché, tête en bas, à une barre de fer, tandis que la flamme d’une torche de papier remonte le long de son corps, il est là, allongé sur une paillasse couturée de fer barbelé, il est là, assis, tandis qu’on lui enfonce une aiguille dans la veine et que, lentement, s’écoule le « sérum de vérité ». C’est son nom. L’homme parle mais garde ses secrets. Henri Alleg est là, sur les hauteurs d’Alger, dans un immeuble d’El-Biar, non loin de la si belle villa Sésini où flottait le drapeau nazi quand les troupes alliées avaient débarqué dans le port. Dans cette villa, si blanche dans la lumière du ciel, d’autres hommes crient, des électrodes accrochées de chaque côté de l’aine, l’homme le sait.

L’homme est là, si près de la gaieté simple de la rue des Bananiers. »

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05 mars 2021

Saturne

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« Saturne »

CHICHE Sarah

(Seuil)

 

« Je suis morte. J’en suis revenue. J’ai pu vieillir…

… Le savoir que la mort laisse en nous ne s’efface pas. Après certaines déflagrations, on n’habite plus jamais vraiment avec soi-même. Mais c’est aussi précisément pour cette raison-là qu’il est possible d’aimer plus intensément : puisque tout est déjà perdu, il n’y a désormais plus rien à perdre. »

La seconde rencontre du Lecteur avec Sarah Chiche n’est évidemment pas réductible à cette seule citation. Mais celle-ci, au sortir de l’ouvrage, lui a tout de même servi de repère. Dans ce roman qui transfuse la multitude des souffrances endurées par celle qui jamais n’a connu son père. Celle qui s’est en quelque sorte désintégrée avant de se reconstruire. La Narratrice. Qui relie entre eux les fils d’une existence abrégée, celle de son père. Un rêveur, un homme la tête dans les étoiles. Dont les esquisses successives ne laissent entrevoir que des approximations, des contours flous. Donc une quête vaine, désespérante. Qui est dans l’obligation de puiser dans les lambeaux du temps de l’Histoire, celle qui va de la Guerre d’Algérie et de ses abominations au mitan des années 1970. Pour une famille, celle de la Narratrice qui avait ancré ses racines en terre algérienne. Donc l’abîme auquel se confronte la Narratrice. Jusqu’à en perdre l’équilibre, jusqu’à sombrer dans les ténèbres. Dont la découverte d’un élément fortuit, un film Super 8, lui permettra de commencer à émerger.

Il y a un an ou deux, le Lecteur s’était laissé prendre au piège d’un précédent roman de Sarah Chiche, Les Enténébrés. Malgré ses réticences à l’encontre à l’encontre des gens de plume qui s’en viennent des milieux de la psychanalyse. Saturne, dans son déroulement chaotique ponctué des cris d’une douleur transversale, l’a rapproché un peu plus de cette Auteure qui sait si bien s’éviter de se fourvoyer dans les marécages du récit autobiographique. Le piège s’est-il refermé ?

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03 mars 2021

De la démocratie en pandémie

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« De la démocratie en pandémie »

STIEGLER Barbara

(Tracts/Gallimard)

 

« Ceci n’est pas une pandémie, et ce n’est pas une « rassurite » qui le dit. C’est Richard Horton, le rédacteur en chef de l’une des plus prestigieuses revues internationales de médecine : « Covid-19 is not pandemic ». Il s’agit plutôt d’une « syndémie », d’une maladie causée par les inégalités sociales et par la crise écologique entendue au sens large. Car cette dernière ne dérègle pas seulement le climat. Elle provoque aussi une augmentation continue des maladies chroniques (« hypertension, obésité, diabète, maladies cardiovasculaires et respiratoires, cancer », rappelle Horton), fragilisant l’état de santé de la population face aux nouveaux risques sanitaires. Présenté ainsi, le Covid-19 apparaît comme l’énième épisode d’une longue série, amplifiée par le démantèlement des systèmes de santé. La leçon qu’en tire The Lancet est sans appel. Si nous ne changeons pas de modèle économique, social et politique, si nous continuons à traiter le virus comme un événement biologique dont il faudrait se borner à « bloquer la circulation », les accidents sanitaires ne vont pas cesser de se multiplier. »

Cette courte préface résume plutôt bien l’esprit du Tract que propose Barbara Stiegler. Un outil à contre-courant mais ô combien vivifiant pour le vieux Lecteur qui depuis un an ne cesse de s’interroger sur ce qu’il advient du monde dans lequel il survit. Une critique peut-être virulente mais sans aucun doute fondée des pratiques mises en œuvre par les Décideurs, regroupés autour du Monarque et sous sa seule autorité, pour tenter d’enrayer le développement de ce qui n’est pas une pandémie tout en contenant les réactions d’incrédulité et de colère de franges de plus en plus conséquentes de la population. Un texte court et incisif, qui redonne sens et cohérence à la vie, à travers les trois phases décrites par Barbara Stiegler, celles du temps de l’inaction et de l’incurie révélées par les gens de Pouvoir :

  • Le confinement. Ni stratégie, ni complot, mais panique et entêtement (17 mars-10 mai 2020)
  • Le déconfinement : l’immense déception d’une société déconfite (11 mai-31 août 2020)
  • Reconfinement : le basculement dans une longue nuit sans Noël (1° septembre-28 novembre 2020)

L’ouvrage fait mieux qu’éclairer. Il met en évidence cette incurie liée aux perversions propres à ceux qui entendent conduire la société selon des règles et des valeurs qui, non comptant de nier la « geste » démocratique, s’évertuent à la remiser dans les poubelles de l’Histoire. Donc un Tract nécessaire pour qui refuse d’accompagner les apprentis sorciers dans leur folle aventure totalitaire.

« Jusqu’au 6 mars 2020, Emmanuel Macron lui aussi a nié la réalité du problème. Ce jour-là, mettant en scène une sortie au théâtre avec son épouse, il a insisté sur la nécessité de « ne rien changer à nos habitudes de vie. Moins d’une semaine plus tard, il décidera pourtant de fermer les écoles (12 mars), puis tous les cafés et restaurants (14 mars) et finalement tout le pays (17 mars). Comment comprendre un revirement aussi spectaculaire ? L’erreur ici serait de chercher un plan ou une stratégie. En essayant de reconstituer un puissant complot, on prêterait beaucoup de rationalité à un pouvoir qui, en la circonstance, en était singulièrement dépourvu. A l’opposé de l’intelligence tactique, il faut plutôt aller chercher du côté de la peur, qui est souvent le mobile principal des grandes défaites. Ce gouvernement, qui va se mettre à gouverner systématiquement par la peur à compter de cette date, a été lui-même, à partir de là et de bout en bout, gouverné par la peur. Par la peur panique du virus bien sûr, mais aussi par celle de la révolte sociale. »

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