Lettre-au-dernier-grand-pingouin

 

 

 

 

 

 

« Lettre au dernier grand pingouin »

PORQUET Jean-Luc

(Verticales)

 

Voilà un livre indispensable, un livre à mettre en toutes les mains. Surtout celles de tant de braves gens (et donc de lecteurs potentiels) qui ne lisent jamais « Le Canard Enchainé » dont Jean-Luc Porquet est une des plumes les plus pertinentes. C’est que le journaliste et écrivain a une façon bien à lui de sonner le tocsin afin de réveiller les consciences de ses contemporains parmi lesquels le Lecteur. Lequel connut parfois de coupables périodes d’assoupissement , tandis que tout de près de lui se manifestaient pourtant les signes précurseurs de l’imminence du désastre.

Donc le dernier grand pingouin. Trucidé en juin 1844 par des pêcheurs islandais. Etranglé. Plus de grand pingouin. Un symbole. Dans ce monde d’aujourd’hui où s’accélère l’extinction de tant d’espèces, animales bien sûr mais aussi végétales. La sixième extinction de masse des espèces. Dont l’animal humain est le seul et unique responsable. S’adressant au grand pingouin, Jean-Luc Porquet fait sonner le tocsin. Sans trop d’optimisme. Sans trop d’illusion. Mais avec le fragile espoir que le pire n’adviendra pas.

« De doctes savants proposent aujourd’hui de baptiser officiellement l’ère nouvelle dans laquelle, disent-ils, la Terre est entrée voilà deux siècles d’anthropocène. Ce terme signifie que l’homme en est l’acteur principal, qu’il est devenu à son tour rien de moins qu’une force géologique…. Mais les partisans de cette nouvelle appellation ne s’arrêtent pas au simple constat. Puisque l’homme est aujourd’hui le principal maître d’œuvre de la planète, disent-ils, il doit assumer entièrement ses responsabilités. Puisqu’il est responsable, par exemple, du réchauffement climatique, à lui de le combattre… »

C’est l’histoire d’une mort annoncée que narre Jean-Louis Porquet. Celle d’une espèce animale dont les interdépendances avec toutes les autres espèces sont évidentes. Dans un environnement qui se dégrade à une vitesse effarante. Avec comme toile de fond la course effrénée destinée à satisfaire les appétits consuméristes. « …entre 1970 et 2000, les populations d’animaux sur terre, dans les mers et les rivières ont chuté de 40%. Ca c’est fait de mon vivant. Je n’ai rien vu. De mon vivant, le doublement de la population mondiale. La multiplication par 3,5 de la consommation de pétrole. Le doublement de surface de forêt tropicale détruite. Le centuplement de la production de plastique. La multiplication par 7 du nombre de véhicules à moteur. Et de téléphone. La multiplication par 16 du commerce mondial. La création d’innombrables sources de radioactivité artificielle. L’invention de cent mille substances chimiques disséminées partout. L’incalculable prolifération des déchets industriels et ménagers. Le largage dans l’atmosphère de centaines de milliards de tonnes de CO2. Etc. De mon vivant. »

Un terrible, un affligeant constat. Afin qu’effectivement les consciences s’éveillent, que des animaux humains ressentent enfin l’urgente nécessité de résister à la folie collective qui entraîne leur espèce vers sa disparition. « Grand Pingouin, tu vas rire : le mot de « décroissance » est aujourd’hui tabou. Nombre de penseurs, de journaux, de revues, ont beau expliquer depuis des années que nous sommes face à un simple choix, d’un côté le chaos vers lequel nous entraîne l’actuelle fuite en avant technocapitaliste et de l’autre une décroissance assumée, organisée, conviviale, rien n’y fait. Mais on sait le sort que connaissent parfois les idées nouvelles : d’abord on les ignore, puis on les moque, puis quelque chose bascule et voilà soudain que tout le monde se rend à leur évidence, et s’en empare. »

Voilà un livre dont il est urgent de s’emparer. Un livre qui n’englue pas dans le désespoir mais qui aide à mieux comprendre les enjeux auxquels l’animal humain se confronte.