9782707190123

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« Mélancolie de gauche »

TRAVERSO Enzo

(La Découverte)

 

« La mélancolie de gauche » est-elle réductible à la seule fin de l’histoire du communisme qui « a brisé cette dialectique entre passé et futur, et l’éclipse des utopies qui accompagne notre époque « présentiste »... » ? N’est-elle pas, et plus globalement, ce processus individuel et collectif qui accompagna les échecs et les défaites de toutes les gauches sur tous les continents ? Y compris les gauches qui n’exercèrent jamais directement le pouvoir ? Révolutions avortées ? Révolutions dévoyées ? Révolutions de velours comme cela fut proclamé en 1989, ces révolutions qui selon Enzo Traverso « n’ont rien inventé » ?

Quoiqu’il en soit, cette « mélancolie » affecte nombre de celles et de ceux qui rêvèrent s’un autre monde, d’un monde meilleur et qui se retrouvent prisonniers derrière les barbelés érigés par les tenants du néolibéralisme. Des espaces dont ils essaient de s’échapper, d’où ils tentent parfois d’élaborer de nouvelles utopies, de réinventer le futur dans un monde que n’obsède que le présent. Dans ce contexte, le souvenir des conquêtes passées s’estompe, « le legs des luttes libératrices est devenu presque invisible car il ne survit pour ainsi dire que sous une forme spectrale. ».

Voilà donc un livre qui interroge les perdants. De la Commune de Paris jusqu’à l’effondrement du communisme. Un livre qui toutefois n’englue pas dans la résignation, qui s’en va chercher derrière cette mélancolie les esquisses d’autres cheminements. « La mélancolie de gauche ne signifie pas l’abandon de l’idée de socialisme ou de l’espérance d’un monde meilleur ; elle implique cependant de repenser le socialisme à une époque où sa mémoire est perdue, cachée, silencieuse et demande à être rachetée. Cette mélancolie ne doit pas se limiter à pleurer une utopie perdue ; elle doit s’atteler à la reconstruire. »

L’objectif est ambitieux. Il a séduit le Lecteur qui prit grand plaisir à accompagner Enzo Traverso dans son cheminement parmi les œuvres multiples qui jalonnent l’histoire de « la mélancolie de gauche ». Ecrivains, poètes, penseurs, cinéastes. « Suivant une tradition qui remonte à Tommaso Campanella, pour qui la mélancolie et l’utopie s’attiraient et se repoussaient mutuellement de façon hypnotique, la culture de gauche s’évertua à occulter la mélancolie derrière ses espoirs messianiques. » 

Reste une interrogation que le Lecteur a envie de poser à l’Auteur. Pourquoi conclure ce livre passionnant en accordant tant de place aux travaux de Daniel Bensaïd ? Comme si le philosophe et ancien dirigeant de la Ligue Communiste Révolutionnaire concentrait dans ses contradictions l’essence même de cette mélancolie de gauche ? Alors que l’ouvrage, celui d’Enzo Traverso, dans les multiples rencontres auxquelles il invite, révèle la multiplicité des regards et donc des approches. « La mélancolie dont il est question dans ce livre est celle d’une culture qui ne s’apitoie pas sur les victimes mais cherche à les racheter, qui voit les esclaves comme des sujets révoltés, non comme des objets de compassion. »