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« Des châteaux qui brûlent »

BERTINA Arno

(Verticales)

 

Bretagne. Une usine où sont trucidés à la chaîne des poulets élevés « industriellement ». La filiale d’un puissant groupe qui fait dans l’agroalimentaire. Groupe dont les dirigeants estiment que cette usine n’est plus rentable. Donc fermeture et licenciements. Mais il reste un os dans le blanc de poulet : le collectif de celles et ceux qui ne se résignent pas à jouer le rôle de victimes consentantes. Celles et ceux qui sont syndiqués aussi bien que celles et ceux qui ne le sont pas. Qui ne sont probablement pas les plus nombreux. Mais qu’importe. Ils prennent la décision d’occuper « leur » usine. Alors qu’un sous-secrétaire d’Etat qui fut quelque chose comme socialiste s’en vient leur rendre visite afin de tenter de les convaincre d’accepter une reconversion. Une aubaine ! Les « mutins » séquestrent le sous-ministre qui s’avère très vite- engagements antérieurs obligent – un allié potentiel La machinerie étatique se met en alors en branle. Préfet, Ministres, flics et redresseurs de torts. La machinerie médiatique lui emboîte le pas, prête à rendre compte de la reddition des mutins. Sauf que l’os dans le blanc du volatile élevé « industriellement »est plus coriace que prévu et que les victimes en devenir parviennent à surmonter leurs désaccords. Sauf qu’aux yeux de la machinerie étatique, le sous-secrétaire d’Etat ne joue pas la partition qui lui avait été assignée. De la reconversion souhaitée, n’en vient-on pas à imaginer la création d’une Coopérative ouvrière ! Contre les exigences de la machinerie étatique et des Puissants qui agissent dans l’ombre.

« Tout est là pour les yeux : la chose noire qui zébrait le ciel bleu, qu’on avait d’abord nommée lettre de licenciement, elle cause tellement de dégâts qu’une autre forme doit apparaître – c’est certain, on s’est trompés – alors on continue de relier les points, 78, 79, 80, et c’est de fait une autre scène qui apparaît ; ce n’est plus la salle à manger où tu as ouvert cette lettre du DRH, mais une scène plus vaste, dans laquelle encore plus de monde qu’en a jamais accueilli ton appartement. Tu finis de relier les points entre eux, 92, 93, et c’est la carte d’une bataille, une plaine, Austerlitz ou Waterloo, où les positions des deux armées deviennent lisibles, et c’est un fonds de pension danois promettant à ses actionnaires qu’ils pourront se bâfrer encore, alors la chose noire qui zèbre le ciel quelques semaines plus tard c’est un obus camouflé en lettre de licenciement ; il ventilera les coûts en éparpillant la production à la surface de la terre, et ce que tout le monde verra c’est l’évidence d’une guerre, entre des retraités de Floride gavés de langoustes et à ma gauche les employés des abattoirs bretons, trompés de bout en bout par la légalité de ce carnage, par ces obus à têtes de lettres, en accusé de réception. »

Voilà un beau roman dont s’est délecté le Lecteur. Un roman qui conjugue les récits/interventions de quelques-uns des acteurs de l’occupation de l’usine et de la séquestration du sous-secrétaire d’Etat. Le combat de quelques damnés de la terre contre les armées des Puissants. Un rapport de force a priori terriblement inégal. Sauf que David parvint à prendre le dessus sur Goliath. Oui, un beau roman, dont l’Auteur prend fait et cause pour les damnés de la terre et qu’en dépit des hésitations et des atermoiements de quelques-uns de ses personnages, il ne transige pas. Arno Bertina ose l’inconcevable : mettre en scène le monde ouvrier d’aujourd’hui. Un monde qui lutte avec une énergie farouche contre son anéantissement. C’est aussi beau, aussi émouvant, aussi prenant que du Zola.

Une dernière citation, juste pour le plaisir. Un peu longue, certes. Mais qui me réjouit.  « On déchargeait les donc récoltés par les camarades pour le septième repas, et sous les salades Hervé a trouvé six flacons de vinaigrette. C’était un peu la fête, la salade n’allait pas s’abîmer dans le saladier – depuis deux jours personne n’y touchait plus. Hervé le premier : il a pris la frisée à pleine main, ça faisait comme une colline dans son assiette, et il a aspergé ça de plusieurs rasades de sauce, bien grasse… Alors évidemment, quand il a commencé à la manger, il s’en est foutu partout. (C’est tout de même fou la salade : les bien élevés passent leur temps à te faire un point de culture et te disant que ça s’fait pas de couper la salade, donc tu la piques et au bout de ta fourchette c’est toujours trop grand pour ta bouche de rien, et en même temps c’est LE TRUC qui se prend avec un assaisonnement ! Donc POUR respecter les bonnes manières t’es OBLIGE de t’en fourrer partout – ou alors il me manque une info, une partie du raisonnement… Hervé s’en est foutu partout, avec gourmandise. On est entre nous, ok ; le type se fout des bonnes manières, ok. Mais sa femme est assise à côté, elle l’observe comme moi, comme Christian. Elle le regarde, elle va lui dire quelque chose et puis non, ou je n’ai pas compris : elle lui tourne la tête d’autorité et elle l’embrasse à pleine bouche ! Un truc de dingue, qui dure un peu, qui dure suffisamment pour qu’on se mette à regarder ailleurs, nous. Ensuite elle va le laisser reprendre ses esprits, et me tournant à nouveau vers eux je vois le visage d’Hervé passer de la surprise à une rougeur qui ne lui est pas venue tout de suite, comme s’il comprenait, la raison peut-être du mouvement de sa femme, qu’on avait jamais vue, nous, si spontanée… si… libre… »