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« Entre les deux il n’y a rien »

RIBOULET Mathieu

(Verdier)

 

Mathieu Riboulet est assurément un des écrivains français les plus proches de ce que le Lecteur considère comme relevant de la Littérature. C’est-à-dire, et pour faire bref, de ce qui fait d’un être humain un « personnage » social.

« Entre les deux il n’y a rien » est un texte brasier, étranger aux écrits consensuels qui moquent, pour complaire aux Puissants, les mouvements qui jalonnèrent l’histoire des sociétés occidentales de la fin des années soixante au début des années quatre-vingt. Des mouvements qui usèrent de la violence. En Allemagne comme en Italie. Une violence meurtrière. Un cri de désespoir et de fureur face à des machineries étatiques qui, elles aussi, usèrent de la violence à l’encontre de celles et ceux qui luttaient contre l’enfermement au sein du modèle idéologique dominant. Des dizaines de cadavres. Celui d’Aldo Moro à Rome. Celui d’un ancien nazi devenu respectable ministre en la si respectable République Fédérale Allemande. Quelques dignitaires « exécutés » par des révolutionnaires « égarés ». Et tous les autres cadavres, les anonymes victimes des attentats perpétrés à Bologne ou à Milan (entre autres) par des officines fascistes peu ou prou liées aux services secrets, c’est-à-dire aux machineries étatique. Mais aussi Pierre Overney, révolvérisé par un vigile devant les grilles des usines Renault à Boulogne-Billancourt.

Mathieu Riboulet n’écrit pas l’Histoire. Mathieu Riboulet « ressent » l’Histoire et en fait le matériau de son récit. Récit au beau milieu duquel il ne cesse d’exposer son propre corps, depuis l’émergence des premiers désirs jusqu’à l’affirmation de son homosexualité. La compagnie de Martin, mort du Sida. Celle de Massimo, compagnon de ses séjours romains. L’élan des corps qui interfère avec l’élan collectif, l’élan social, dans une recherche inaboutie de la liberté. Puisque les machineries étatiques veillent au grain. Puisque survient le Sida et ses mortifères ravages.

La question n’est donc pas de savoir si Mathieu Riboulet restitue bien au Lecteur l’Histoire, mais de partager avec lui ces temps du rêve et de l’utopie, de ce désir d’absolu et d’émancipation qui passait alors par la confrontation avec les tenants de l’ordre dominant. Il serait vain de chercher, dans une confrontation à ce récit tumultueux et passionné, un quelconque accord avec l’Ecrivain, mais bel et bien de trouver un espace d’harmonie avec celles et ceux qui comme Lui tentèrent alors de s’inventer un avenir non conforme.

« Alors des groupes çà et là se répandent, fluides, incontrôlés, dans les rues des cités, ils cherchent l’affrontement mais ils sont peu nombreux et rien ne les étaie, ni l’homme de la rue, ni les penseurs du temps, ni des lectures suivies, et le piège se referme : on est soit délinquant, soit terroriste, entre les deux il n’y a rien. Surtout pas de politique. Or, ce que nous voulons c’est un peu de politique entre – entre les gens, entre les corps, entre la ville et ceux qui la peuplent, entre la ville et les champs, entre les hommes et les femmes, entre les adultes et les enfants, entre nos désirs les plus inquiétants et nos envies les plus joyeuses, entre les sexes tendus des hommes et tous les orifices où il leur prend l’envie de s’abolir -, de la politique pour vivre ensemble dans la cité malade que nous avons héritée de la paix de 1945, de la séance de charcuterie à froid qui eut lieu à Yalta et de la distribution des bons points du professeur Marshall. Paix des vainqueurs, prospérité pour ceux qui se trouvèrent du bon côté du manche, mais il se trouve qu’on pense que l’Europe tout entière a perdu la bataille qu’elle avait engagée contre elle-même - le soubresaut yougoslave des années quatre-vingt-dix ne nous démentira pas ; seulement on le pense dans le vide, on est obligé de penser contre, pas entre. Et penser contre indéfiniment, on ne peut pas le faire, personne ne peut le faire sans déboucher sur la névrose, l’errance, quand on est isolé, ou bien sur la révolte quand on forme communauté. L’horrible recul, encore lui, m’oblige à voir aujourd’hui qu’avec le corps émacié, méconnaissable de Martin, c’est la politique qui a été enterrée, que nous avons rendu les armes, pour certains d’entre nous au sens propre, à un vainqueur qui n’avait pas les traits de celui que nous avions combattu puisque le monde avait poursuivi sa course, son axe s’était déplacé. »

Un paragraphe à lire et à relire : il éclaire les chairs écartelées des temps que nous vivons.