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« Faux nègres »

BEINSTINGEL Thierry

(Fayard)

 

Rencontre plutôt inattendue avec un Ecrivain dont le Lecteur ignorait l’existence. Rencontre heureuse. Sur un mode littéraire, bien entendu, non seulement en raison des nombreuses références à Rimbaud, mais aussi par l’attrait singulier que provoqua une bien belle écriture. Mais encore sur un mode politique, celui que l’édition contemporaine s’évertue à tenir en marge de l’essentiel de ses publications. Avec l’art d’esquisser de fausses pistes, d’introduire dans le roman des parcelles (ou des lambeaux ?) de romans. (« Bien sûr, l’histoire pourrait s’interrompre là, par lassitude, essoufflement, harassement. Crise cardiaque de fiction, coup de gomme brutal sur les personnages inventés, ceux que nous sommes, piètres acteurs d’une pièce dont le sens nous échappez, nègres sans consigne pour raconter nos vies… »)

Faut-il, un seul instant,, accorder une once de crédit à cette enquête dont un certain Pierre (qui s’en revient d’un long exil de vingt ans) conduit dans une bourgade rurale de l’est de la France. Une enquête que ce journaliste « par hasard » mène sans vraiment y croire. « Pourquoi vote-ton à l’extrême droite » dans un village sans histoire, un village qui se meurt, vidé de sa paysannerie ? Un village qui vote tant et tant pour l’extrême droite que celle que l’Ecrivain appelle « l’égérie » y tient non seulement meeting, mais décide d’en faire sa Roche de Solutré. L’intrusion de Pierre, journaliste malgré lui, dans une communauté en voie de déperdition, n’a-t-elle pas d’autre fonction que de désorienter le Lecteur afin de le contraindre à se poser les vraies questions ? Tant il est évident que les raisons du vote en faveur de l’extrême droite sont à chercher ailleurs. Pierre n’est même pas un Rimbaud en devenir. Même s’il emprunta du côté de l’Ethiopie des chemins qui furent sans doute familiers au Poète. Même si, de Syrie en Iran, et durant les vingt ans de son exil, il s’est familiarisé avec d’autres cultures, s’il sait désormais faire usage d’autres langues jusqu’à en oublier le maniement de sa langue originelle.

Voilà bien la première œuvre littéraire qui pose de manière intelligente et intelligible les questions fondamentales du pourquoi du vote en faveur de l’extrême-droite. Sans le moindre pathos, sans la plus petite tentative de culpabilisation, sans aucune leçon de morale. Sans jamais trahir la geste littéraire. En donnant à revoir quelques moments fondateurs de l’Histoire de France. En restituant la vision si peu républicaine d’un certain Jules Ferry sur la colonisation. En mettant en exergue, sans jamais endosser le costume du polémiste, les manquements et les trahisons de celui qui, aujourd’hui, règne sur un pays exsangue. « L’homme-à-tête-de-chérubin ». Le Roitelet dont « on s’attend à chaque instant à le voir trébucher, se prendre les pieds dans un de ces tapis d’apparat que sa haute fonction semble semer sous chacun de ses pas, chancelant à chacune de ses phrases, se répétant d’éternelles répliques apprises par cœur, concoctées par tout un aréopage de conseillers en métaphysique, de psychologues des masses, de mentors divers et de divers menteurs spécialisés en communication… »

L’Ecrivain n’impose pas une démonstration. Et c’est bien là ce qui émerveilla le Lecteur dans ce roman, qui fit de cette rencontre inopinée un véritable ravissement. Fusse au prix du partage d’un certain pessimisme, d’une inquiétude qu’il serait malséant de taire. « Passés sous silence la bascule du siècle, l’avènement d’Internet, les tours qui s’effondrent, nous avons nivelé la planète, le monde s’est aplati. Aristote et Copernic avaient tort, la Terre est une assiette creuse. Incapables de percevoir autre chose que ce petit cosmos, nous tournons autour sans même avoir faim, nous grapillons quelques miettes de déjà-vu. L’histoire se répète, donc nous la recommençons. « Je veux du boulot, pas du mariage homo », s’exclament quelques quidams, heureux de leur trouvaille. Slogans, devises, dictons, formules, sentences, préceptes et clichés en guise de conversation, nous attendons la suite des jeux du cirque, la curée des idées, le retour aux curés, la boucle est bouclée, circulez, il n’y a plus rien à voir : voici nos jours. »

Thierry Beinstingel : Faux Nègres