Babysitter
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« Babysitter »
OATES Joyce Carol
(Philippe Rey)
Un roman au rythme vertigineux. Tel est le ressenti du vieux Lecteur. Mais un vertige dont il n’a eu à subir aucun des désagréments ordinaires. Bien au contraire. Pourquoi donc n’aurait-il pas apprécié ce qui est assimilable à une bienfaisante ivresse ? Il a donc suivi sans jamais s’en plaindre l’allure folle que lui imposa Joyce Carol Oates. Cette romancière américaine qu’il fréquente avec assiduité depuis une vingtaine d’années, même s’il ne peut revendiquer une connaissance approfondie d’une œuvre ô combien prolifique.
Détroit et ses beaux quartiers. Les nantis, des Blancs bien sûr, qui se côtoient de dîners en galas, qui dépensent se compter, qui vivent dans le luxe frelaté propre à leur caste. Parmi ces nantis, Hannah et Wes Jarrett, un couple bien comme il faut. Deux charmants enfants et leur gouvernante, par ailleurs femme à tout faire dans une vaste demeure où le travail ne manque pas. Et puis la stupeur, le désarroi des nantis : la presse fait tout-à-coup ses grands titres sur les crimes perpétrés par cet inconnu qu’elle affuble très vite du nom de Babysitter. Les corps de gamins dénudés, retrouvés selon ce qui est assimilable à des mises en scène. L’horreur et la fascination. La peur.
Hannah se laisse emporter par ce climat délétère. Entre réalité et fiction. Elle, la femme rangée, la maman attentive, l’épouse raisonnable, s’égare hors du sentier balisé qu’elle avait jusqu’alors emprunté. Un amant qui ne dévoile son identité que dans deux lettes, Y et K. L’approche des milieux incongrus, alors que Babysitter parachève son œuvre, abandonnant d’autres cadavres dans des mises en scène toujours aussi macabres. La tentation de résister ou au pire de se prémunir contre la folie ambiante, cette maladie contagieuse qui affecte le plus grand nombre de ceux qui ne se reconnaissent que dans les images iconiques que leur tend la bonne société au sein de laquelle ils évoluent.
Car c’est bien de cette Amérique-là que Joyce Carol Oates brosse un portrait au vitriol. L’Amérique si droitière, blanche, catholique, raciste, fortunée, égoïste, prompte à révolvériser le premier individu ayant la tête d’un possible suspect. Une Amérique blanche et raciste qui pue la suffisance et à laquelle la Romancière ne concède aucune excuse. Dont le roman vous entraîne jusqu’à sa conclusion à une allure vertigineuse. Sans doute le plus riche et le plus passionnant de ceux que le vieux Lecteur a pris le temps de découvrir au cours de ces vingt ou trente dernières années.
« Wes prend la clé dans le tiroir de la table de nuit, ouvre le meuble d’acajou, en sort le révolver, le soupèse. La rougeur de son visage s’accentue. Hannah y lit une sorte de crainte révérencielle.
Comme si elle avait aperçu le corps nu de son mari, cruellement exposé.
La vie de Wes l’a si peu préparé à cette situation. Raison de plus pour que cela l’électrise et le vivifie.
Le mâle guerrier qui protège sa famille ? Qui protège sa race : blanche.
Hannah redoute un accident. Une telle prolifération d’armes à feu à Detroit depuis quinze ans que Motor City est devenue Murder City, la ville du Meurtre, une appellation dont bien des habitants sont paradoxalement fiers. Chaque jour les informations font état de nouvelles fusillades, de nouveaux morts, dont certaines qualifiées « d’accidents par armes à feu ». »