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"Le bref été de l'Anarchie"
Hans Magnus ENZENSBERGER
(L'Imaginaire/Gallimard)


Le temps a donc exercé son oeuvre. Le Lecteur était un tout jeune trentenaire lorsqu'il découvrit ce bien étrange roman (que l'épicerie Gallimard a enfin ressorti, fin 2010, de son armoire aux souvenirs!). Un roman qu'il méjugea alors puisqu'il bolcheviquait du pied et de la main gauches. Surtout de la main gauche. Plus de trente cinq ans plus tard, il a donc relu l'étrange et si dérangeant roman. Puisque, en dépit des apparences trompeuses, il s'agit bien d'un roman. Un roman qui s'est construit à l'aide d'une multitude d'éléments épars, rassemblés (et traduits) par Enzensberger, puis rapprochés (ou confrontés). "Le raconteur a écarté, interprété, élagué et monté et intégré dans l'ensemble des fictions découvertes par lui sa propre fiction délibérément et qui sait? à regret; peut-être uniquement parce qu'il y voit son droit de laisser aux autres la leur."

L'Histoire est celle non pas de la guerre d'Espagne dans sa globalité mais de ce qui revient, au cours de cette guerre, aux anarchistes de la CNT et au plus emblématique de ses représentants, Buenaventura Durruti. Chacun des "raconteurs" propose donc au Lecteur un fragment du reflet de son regard sur les évènements. L'intercesseur (en l'occurrence Enzensberger) n'a pas "le dernier mot. Car la prochaine personne qui transformera cette histoire en rejetant ou en acquiesçant, en oubliant ou en conservant, en supprimant ou en racontant à son tour, cette prochaine et provisoirement ultime personne est le lecteur."

Voilà le donc le cadre tel qu'il fut déterminé par le Romancier et dans lequel se déroule le bref été de l'Anarchie. Un homme, Durruti, observé, décrit, détaillé par quelques dizaines de ses contemporains. Amis, adversaires ou ennemis. Dont les récits interfèrent, se télescopent parfois, frôlent ou s'éloignent de cette vérité qu'il serait indécent (ou immoral?) d'atteindre.

D'où quelques surprises pour le Lecteur. Lorsque, par exemple, il retrouve en plusieurs circonstances Ila Ehrenbourg. L'écrivain soviétique dont il supposait qu'il avait été un témoin à charge contre Durruti et les anarchistes. Mais qu'il découvre, là, en 2010, avec un regard empreint de respect, voire même d'admiration et d'affection à l'égard des militants/combattants de la CNT. "Les travailleurs de Barcelone bardaient de matelas une Hispano-Suza et, armés de revolvers, roulaient vers le combat. Ils jouaient sur leurs guitares des hymnes révolutionnaires. Ils se faisaient photographier avec des chapeaux à large bord. Il y avait parmi eux des centaines de Pancho Villa. Les fascistes de Saragosse, eux, avaient des tanks et des avions."

Le roman intrigue, le roman interroge, le roman passionne. Il traite de cette guerre dite civile dont les plaies ne sont toujours pas refermées. Il oriente le regard vers ces hommes dont les rêves furent mis en charpie par la soldatesque franquiste, soutenue et armée par Hitler et Mussolini. Parmi ces hommes, au milieu d'eux plus qu'au dessus d'eux, Buenaventura Durruti, "mort au combat". Durruti qui "appartient à l'anti-histoire, celle que l'on ne trouve pas dans les livres de lecture. Sa tombe est située à la lisière de la ville, à l'ombre d'une fabrique. Sur la dalle nue, il y a toujours quelques fleurs. Aucun tailleur de pierre n'y a gravé son nom. Il faut regarder de très près pour pouvoir lire quelques lettres informes qu'un inconnu a maladroitement tracées sur la pierre avec son canif, le mot Durruti."