La Récolte
« La Récolte »
WINCH Tara June
(Gaïa)
« Australie – Ngurambang Voilà mon pays, quoiqu’il en soit. Il s’étend sur une superficie presque égale à l’Angleterre, des montagnes au nord aux frontières de Ngurambang au sud. L’eau s’écoulait autrefois par le Murrumby depuis les rivières méridionales, emplissant les criques, les lagons, les lacs, et alimentant tout dans son sillage. Ngurambang est mon pays ; dans mon esprit, il sera toujours au bord de l’eau. Deux cent hectares où vivaient, vivent, les Gondiwindi. Australie – Ngurambang ! Vous l’entendez, maintenant ? Dites-le – Ngu-ram- bang ! »
C’est dans le dictionnaire de la langue des Aborigènes que le Lecteur s’en revient sans cesse. Un dictionnaire qui, dans le roman, est l’œuvre de Poppy Albert. Poppy Albert qui vient de mourir. Raison pour laquelle August, sa petite-fille, s’en revient d’Angleterre où elle s’était exilée. August, la Narratrice. Jeune femme rebelle. Qui se remet à fouiner dans la mémoire de son Peuple, à travers les traces infimes, celles collectées par Poppy Albert, mais aussi par ses tantes. Dans ce qu’il subsiste d’une communauté que les maîtres du pays s’obstinent aujourd’hui encore à effacer jusqu’aux contours les plus discrets. Une mémoire qu’enrichissent les missives que libella en 1915 un Pasteur qui tenta alors de rassembler autour de sa religion plus que de sa personne les membres d’une communauté aborigène. Jusqu’au désastre final. A l’image de celui qu’évoque Poppy Albert dans son dictionnaire.
« - Les arbres généalogiques des gens comme nous ne sont plus que des arbustes, maintenant, non ? Quelqu’un les a drôlement bien taillés - … Et je pense que c’est vrai, parce qu’au cours de toutes les années que j’ai vécues, j’ai perdu tellement de gens qui me composent. Maman, papa, mes cousins, et ma sœur cadette, ma minhi. Quand j’étais petit, au Foyer pour Garçons, je n’ai jamais oublié notre peuple du bord du fleuve…. Je ne l’ai jamais oubliée. Mary (la minhi) n’était qu’un bébé quand on nous a enlevés, tous les deux… »
Donc l’histoire de l’Extermination. Ici, et dans ce roman qui a laissé d’indélébiles traces dans l’esprit du Lecteur, celui des populations aborigènes. L’appropriation des terres par le colonisateur tout puissant, certain qu’il était (et qu’il reste encore) de détenir la seule Vérité qui vaille. Lui. L’Exterminateur. Dont les génocides ne sont pas reconnus comme tels dans les livres de l’histoire qu’ils ont écrit et que leur descendance reproduit sans jamais s’interroger sur l’ampleur des crimes commis au nom de leur Dieu et de leur capitalisme triomphant. (Quel est donc le farfadet qui se hasarda à déclarer, voilà quelques années de cela, que le colonialisme fut un crime contre l’humanité ?)
La mort de Poppy Albert. L’immersion d’August dans l’histoire de sa famille, intimement reliée à celle de son peuple. Avec réticence au début, puisque sa propre histoire est faite, elle aussi, de contradictions. Et puis ses avancées, lorsqu’elle est à son tour confrontée aux violences commises par les agents exécutifs du monde capitaliste. L’appropriation de terrains censés receler des trésors (la présence de minerais dans le sous-sol). L’expropriation brutale de celles et ceux qui vivent là, sur cette terre qui fut celle de leurs ancêtres. La complicité de la puissance publique avec les Exploiteurs. La lente, l’inexorable prise de conscience d’August.
« August aurait voulu leur rendre les documents et tout leur raconter, les attirer à elle et leur murmurer que leur vie, à elle et ses proches, avait mal tourné, que sa famille aurait dû être puissante, et non pas brisée, qu’il s’était passé des événements terribles avant même leur naissance à tous. Elle voulait leur confier que quelque chose avait été volé dans l’arrière-pays, sur les deux cents hectares où vivait son peuple. Elle voulait leur dire que le monde était complètement tordu et qu’elle pensait que c’était à cause des artefacts… »
