Ohio
« Ohio »
MARKLEY Stephen
(Albin Michel)
Les attentats du 11 septembre. Puis les guerres américaines en Irak et en Afghanistan. Des événements tragiques qui ont façonné la jeunesse américaine. Des blessures qui ne se refermeront jamais. Dans un contexte qui ne laisse aucune place à l’espoir, avec l’effondrement de l’économie, la désindustrialisation. L’émergence de ce que les beaux esprits appellent le populisme, mais dans lequel le Lecteur ne voit rien d’autre que la rupture avec le système dominant, le capitalisme. De jeunes hommes qui rentrent abîmés de leurs guerres, que la société en voie de décomposition tient à ses marges. D’où l’alcool, les drogues, molles ou dures. Le rêve américain qui vire au cauchemar. Dont la matrice se prépare à enfanter le trumpisme. De jeunes femmes qui sont les victimes sacrifiées sur l’autel de la vieille et archaïque religion yankee dont le culte du dieu dollar constitue le pilier central. Méprisées, cantonnées dans des espaces au sein desquelles elles se meurent à petit feu, réduites aux fonctions d’objets sexuels. Voilà pour l’essentiel de ce roman pour lequel l’auteur a choisi l’état de l’Ohio comme cadre, le cadre de la déconstruction vers lequel s’en reviennent celles et ceux qui, non content de porter leurs souffrances, s’évertuent à survivre.
Cet âpre, ce douloureux roman américain éclaire mieux que n’importe quelle thèse les processus qui ont conduit l’Amérique « populaire » à chercher du côté de Trump le Messie susceptible de redonner du sens à sa quête d’un avenir conforme au rêve de ses lointains ancêtres. Sans vraiment y croire. « Démocrate ? Gauchiste ? Je m’en cogne. Au point où on en est, je préférerais encore qu’on me traite de nazi. Les gauchistes, c’est des mecs sortis de Harvard qui ont besoin d’un peu de diversité dans la ploutocratie. Mais quand tu fous vraiment la merde, quand tu te fais vraiment entendre, là ils ont besoin que tu la boucles, et ils trouveront les moyens d’arriver à leurs fins. »
Un roman qui crée le désir de découvrir l’autre Amérique, celle qui ne se résigna pas, qui ne se résigne pas, qui ose la rébellion, fut-ce en empruntant des chemins tortueux, des sentiers sinueux. Après avoir longtemps hésité à s’extirper du conformisme ambiant. « Déjà avant les guerres, il singeait l’attitude qui deviendrait celle d’une bonne partie de la population : il se drapait dans le théâtre de la guerre, prétendait à l’honneur et au sacrifice sans jamais vraiment s’essayer à l’un ou à l’autre. Des patriotes à autocollants et slogans qui ignoraient ce que c’était de mettre les mains dans le cambouis. Qui ignoraient que la guerre, c’est rance, humide et poisseux. »
