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« La serpe »

JAENADA Philippe

(Julliard)

 

La serpe ? Celle qui servit à occire dans un manoir périgourdin, une nuit d’octobre 1941, deux bourgeois et leur bonne. Les bourgeois ? Le père et la tante de celui qui deviendra Georges Arnaud et donc l’auteur d’un roman qui connaîtra un exceptionnel succès éditorial «Le salaire de la peur ». grâce à l’adaptation cinématographique qu’en fit, en 1952, un certain Georges Clouzot (mieux vaut toutefois lire le roman d’Arnaud que regarder le film de Clouzot, lourd, emphatique, démonstratif et souffrant d’une interprétation d’un tandem de stars franchouillardes, Montan et Vanel, auxquels le réalisateur laissa la bride sur le cou).

Georges Arnaud, qui n’est pas encore Georges Arnaud, mais bel et bien le fils de son père, un certain Georges Girard, qui prénomma Henri son unique héritier. Henri Girard fut le seul témoin des meurtres. C’est lui qui  appela les secours, en des temps où ceux-ci étaient lents à réagir. L’enquête diligentée depuis Périgueux sembla confirmer que portes et fenêtres du château étaient fermés de l’intérieur, constatation qui fit d’Henri Girard un coupable idéal. Lequel Henri Girard se retrouve, en mai 1943, devant une Cour d’Assise. Mais gros avantage pour lui : il est défendu par un ténor du barreau, maître Maurice Garçon. Lequel Garçon parviendra à convaincre les jurés de l’innocence de son client et donc d’obtenir son acquittement. La guerre finie, Henri Girard qui n’est toujours pas Georges Arnaud, quittera la France pour le Venezuela. Et c’est de son séjour latino-américain qu’il s’inspirera pour écrire « Le Salaire de la peur » et donc devenir Georges Arnaud.

Jaenada, quant à lui, a accompli un exceptionnel travail de fourmi pour reconstituer la nuit des meurtres et les multiples éléments de l’enquête qui en découleront. Une famille bourgeoise qui sous le règne de Pétain n’est plus aussi fortunée que le laissent croire les apparences. Un fils fantasque qui prend plaisir à brûler la vie par les deux bouts. Un monde rural qui s’invente des solidarités face à ceux d’en haut, les châtelains. Des magistrats et des flics le plus souvent incompétents. Une vérité difficile à saisir. Sauf qu’au terme de son enquête, Jaenada formule ce qui relève de son intime conviction. Donc un roman qui prend en sa phase finale les allures d’un plaidoyer en faveur d’Henri Girard.

Une vaste fresque qui laissa le Lecteur au seuil de l’épuisement. Admiratif devant l’entêtement et l’acharnement de l’Ecrivain à renouer des fils vieux de trois quarts de siècle. Réservé devant le peu de cas que ce dernier fait du contexte historique si particulier des années de la collaboration. Mais séduit tout de même par le souffle, la verve, la véhémence de l’Ecrivain.