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Le Lecteur cède la place à Josyane Savigneau dont il fut un lecteur passionné de son « Avec Philip Roth ».

Deux ou trois paragraphes qui éclairent très partiellement une œuvre à l’écriture de laquelle l’Ecrivain avait décidé de mettre un  terme.

 

« Me voilà de nouveau chez Philip Roth quelques mois plus tard, en janvier 2013. Pour ses quatre-vingts ans, le 19 mars, il a accepté une grande célébration à Newark. Le Monde a donc décidé de lui consacrer l’un de ses hors-séries « Une vie, une œuvre ». Je vais coordonner ce numéro, écrire un texte en forme de portrait et réaliser un entretien avec lui. C’est un jour de grand soleil d’hiver, et son appartement, lumineux, avec une vue large, magnifique, sur la ville, fait rêver si l’on aime New-York. De grandes portes-fenêtres sans rideaux, et, comme dans tous les lieux où Roth prend plaisir à vivre, peu d’objets, rien de lourd, d’encombrant ; des meubles aux lignes pures, de l’espace. Lui, mince, élancé, pantalon foncé et chemise claire, ouverte, semble de très bonne humeur.

Assis, à son habitude, dans son très beau fauteuil Eames, il dit avoir préparé « des tas de choses » pour nourrir le dossier qu’on va lui consacrer. Son empressement à accepter cette proposition du Monde, à collaborer, à donner ses photos de famille, à les commenter, m’a presque convaincue qu’il avait en effet cessé d’écrire. Pourtant, d’emblée, mon incrédulité prend le dessus. Il a toujours dit que son obstination au travail, son absence d’autocompassion, plus encore que son talent, lui avaient sauvé la vie ; écrire, plutôt que chercher le bonheur, l’avait protégé d’un destin peut-être désastreux. So on s’est installé chaque jour pendant quelque cinquante ans à sa table de travail pour sa ou ses pages quotidiennes, comme renonce-t-on à cette discipline ? Picasso a-t-il jamais cessé de peindre ? En fait, c’est très simple, prétend Roth, on rompt avec ses chaînes, on ne vit plus dans une tension permanente, on est enfin libre, on peut voir ses amis, communiquer par courriels, jouer avec son smartphone… Je ne suis pas certaine que la réponse m’enchante, mais cette fois je le crois. Je lui cite la phrase de Charles McGrath e, conclusion d’un long article du New York Times : « Pour ses amis, il est inconcevable que M. Roth arrête d’écrire, ce serait comme s’il arrêtait de respirer. » Réponse immédiate, presque courroucée : « Ca n’a aucun sens, c’est totalement absurde », qu’il adoucira en relisant l’entretien : « C’est gentil, mais c’est du romantisme. Ca me conviendra très bien de ne plus écrire. Je serai peut-être même plus heureux. En vérité, je suis déjà plus heureux. » « Cinquante années à batailler m’ont suffi. Je ne veux plus être esclave des exigences et de la rigueur de la littérature. Je me suis débarrassé de mon maître et je respire maintenant librement. » Après sa décision, il n’avait pas l’intention de faire une déclaration officielle, d’annoncer une « retraite » littéraire. Il a répondi à l’ultime question de Nelly Kapriélian pour Les Inrockuptibles. Sur quoi travaillait-il ? Sur rien. Et il précisait en avoir fini avec l’écriture. Sans penser que ce propos serait si largement commenté.

Se libérer, c’est parfait, mais après des années marquées par une discipline de fer, que faire de tout ce temps libre ? Relire des romanciers qu’on a aimés dans sa jeunesse, dont Dostoïevski, Tourgueniev, Conrad, Hemingway, les nouvelles de Tchekhov. Puisqu’il évoque ceux qu’il préfère, où sont ceux qu’il déteste ? Il ne semble pas vouloir les citer, rajoute, de nouveau, à ses favoris, Kafka, Céline, Henry James. Et Joyce ? Proust ? « Je n’ai pas réussi à entrer dans Finnegans Wake, et pas non plus dans Proust, ce que mes amis ne comprennent pas. » Qu’en est-il de la nouvelle génération des auteurs américains ? « Je ne lis plus de romans, seulement des essais et des livres d’histoire. » Est-ce vrai ? Ne suit-il pas ce que font ses jeunes « concurrents » ? « J’ai relu des livres de mon enfance, pour la plupart sur le base-ball ou sur la vie maritime. Ils ont été écrits par des auteurs qui ne sont pas passés à la postérité, mais ce n’est pas mal du tout. J’ai pris plaisir à ces retrouvailles. Et puis j’ai fait ce que je ne voulais absolument pas faire, relire mes propres romans ». En commençant par le dernier. Mais pas tous. Il n’a pas relu Portnoy ni les précédents, car il jugeait inutile de remonter jusqu’à l’époque où il essayait de savoir quel écrivain il était.

C’est celui qui a trouvé sa voix et son chemin qu’il voulait juger. Et il en a conclu, comme le boxeur de son enfance, Joe Louis, qui avait quitté le ring invaincu : « J’ai fait du mieux que j’ai pu avec ce que j’avais. » Voulait-il dons quitter la scène invaincu, certain de n’avoir publié aucun mauvais livre ? « Je ne me suis pas dit c’est bien ou ce n’est pas bien. C’est venu comme ça, sans raison, je n’en avais pas besoin. Je n’avais plus envie de continuer, et je me suis arrêté. Il n’y a rien à ajouter. » Mais quel est donc ce « en » exactement, dans « je n’en avais pas besoin ». De la littérature ? De publier encore ? De continuer à écrire ? Il estime n’avoir plus assez d’énergie pour de gros romans, et qu’en outre son style a changé. Serait-il légèrement mécontent de ses derniers textes, encensés par beaucoup de critiques ? Bien que notre entretien initial remonte à plus de vingt ans, mes craintes d’autrefois reviennent et je n’ose pas poser d’autres questions. Juge-t-il suspect d’avoir été soutenu par la critique pour ses récits brefs, alors que la plupart de ses chefs-d’œuvre ont été démolis par des lecteurs conformistes ? Plairait-il désormais aux conformistes ? Redoute-t-il d’écrire, à ses propres yeux, « le livre de trop » ? Je ne dis rien de tout cela, je préfère, assez lâchement, le laisser continuer son récit. Il di avoir rédigé beaucoup de versions de Némésis et avoir eu du mal à choisir celle qu’il souhaitait publier. Ses ultimes romans sont différents des autres, « plus austères ». Il se rendait compte que son style n’était plus le même. Quelque chose changeait, dans son imagination aussi. « Quand je l’ai constaté, j’ai seulement considéré qu’il fallait faire avec. Ces livres sont courts et cohérents, donc le style leur convient. Mais je ne pouvais pas aller plus loin. » Clore son œuvre, ne serait-ce pas une manière de dire qu’il n’avait pas été bien lu et que les lecteurs devraient le relire, et enfin savoir le lire ? « Pas du tout. Je n’avais plus envie de me mettre azu travail. »

 

(« Avec Philip Roth » de Josyane Savigneau, publié chez Gallimard en 2014)