une_terrasse_en_algerie

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« Une terrasse en Algérie »

COMOLLI Jean-Louis

(Verdier)

 

Un jeune pied-noir. Une ville qui s’appelle encore Philippeville. Les premiers temps d’une guerre qui, vue de France, n’en est alors pas une. Qu’est-on en mesure de percevoir et donc de comprendre à l’âge d’adolescence quand autour de soi les adultes se taisent. Et pourtant, à Philippeville, en juillet 1955, cette guerre-là exerce ses ravages. D’abord au cours d’une manifestation au cours de laquelle les quartiers bas de la cité sont envahis, à l’instigation du FLN, par des « colonisés », Arabes et Berbères. Une centaine d’Européens y perdent la vie. Au cours des jours suivants, c’est dans le stade que s’exerce la répression conduite par l’armée française (commandée sur place par un certain colonel Aussaresses, lequel accédera ensuite au grade de général). Des milliers de prisonniers, Arabes et Berbères, sont massacrés dans cette enceinte. Sans que de l’autre côté de la Méditerranée l’émotion ne fasse émerger l’indignation et la colère. « Peu importe ce qu’ont fait ces prisonniers hagards, étaient-ils du complot ? Passaient-ils par hasard dans cette rue ? Portaient-ils des armes comme on me le dira ? Je les vois comme des victimes, non, pas des victimes, des sacrifiés. »

Voilà le regard que porte aujourd’hui Jean-Louis Comolli sur des évènements quasiment ignorés lorsqu’ils se produisirent. L’ancien journaliste des Cahiers du Cinéma raconte une adolescence algérienne. Mais il ne s’enclot pas dans la seule narration et l’accumulation des souvenirs. Il n’anesthésie pas les consciences. Rien dans son propos ne laisse suinter une quelconque nostalgie pied-noir. Au contraire, avec obstination, il conduit le Lecteur sur les pistes d’une nécessaire remise en cause. Y compris lorsqu’il évoque les dialogues dont il fut le témoin, dialogues entre son propre père et le vieux compagnon d’armes de celui-ci, un militaire aux côtés duquel il avait combattu de l’Italie jusqu’au Rhin lors de la phase ultime de la seconde guerre mondiale.

Là encore, il est fait référence à Camus. Camus dont le Lecteur considère qu’il exprima sur cette guerre une opinion plus sentimentale que politique. « Je repense à Camus et à son rêve d’une Algérie réconciliée, et ce rêve je le partage justement comme un rêve. On partage plus aisément les rêves que les réalités. Comment réconcilier celles et ceux qui, voudraient-ils éperdument le contraire, méprisent l’autre, les uns parce qu’ils ont conquis le pays et les autres parce qu’ils ont été conquis par pire d’eux. »

Une jeunesse tente de revivre au cœur des phrases de Jean-Louis Comolli. Une jeunesse parfois insouciante, une jeunesse qu’effleure la guerre à laquelle elle ne comprend que si peu puisque ceux qui ont mission de les éclairer ne leur concèdent quasiment rien.

Ce livre vibre, ce livre panse tardivement des blessures, ce livre pose des questions qui n’ont jamais cessé de hanter le Lecteur. Lui qui, d’une autre façon et si loin du drame, fut aussi un enfant de cette guerre. Lui qui s’est ressenti d’une si vive affection pour Marianne, cette femme atteinte du mal qui détruit la mémoire, et dont le personnage affleure de temps à autre, tel un contre-point nécessaire au cheminement si ardu et si douloureux de l’Auteur.

« J’étais né en pleine guerre, j’avais quatre ans au moment des massacres de Guelma et de Sétif, quatorze au moment de ceux de Philippeville, dix-sept quand De Gaulle prononça une parole que personne ne comprit, digne en cela de la Pythie de Delphes (« Je vous ai compris ») et quittai le pays un an avant l’Indépendance. Cette concordance des temps me suffit. Oui, l’Algérie, la mienne, c’est l’enfance, la mienne. Les Kanaks ne disent pas « la terre est à moi » ; ils disent : « j’appartiens à la terre ». J’appartiens à l’Algérie, et de la même façon, je suis à l’enfance. Je n’ai aucune nostalgie, précisément parce qu’il s’agit de ma jeunesse et que celle-ci sera, comme toutes les jeunesses, éternelle, et qu’elle durera au moins autant que moi, et qu’elle m’enterrera. »