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« Nos richesses »

ADIMI Kaouther

(Seuil)

 

Le Lecteur ne peut que saluer ce roman qui est d’abord un hommage à Edmond Charlot, donc un roman qui évoque un moment particulièrement riche de la littérature de langue française. Une aventure qui commence peu de temps avant le Front Populaire avec un jeune homme de vingt ans qui a l’ambition de créer à Alger une librairie sur le modèle de celle qu’il a découvert à Paris (et qu’anime Adrienne Monnier). Pas de moyens. Peu de soutiens. Mais la farouche volonté de faire vivre un lieu d’échanges culturels, d’être tout à la fois libraire, mais aussi éditeur, passeur d’arts, bibliothécaire. « Mais ce sera avant tout un lieu pour les amis qui aiment la littérature et la Méditerranée. » Un propos que l’Auteure prête à Jean Charlot dans un vrai/faux journal qui parcourt et éclaire une bonne part du roman.

Bien évidemment se bousculent autour du jeune libraire/éditeur de nombreux écrivains en devenir. Dont l’incontournable Albert Camus. Mais aussi Jule Roy, Kateb Yacine, Emmanuel Roblès, Mohammed Dib. Entre autres. Avec la bénédiction et le soutien de Jean Giono. Puis Gide, Max-Pol Fouchet, Kessel. Rien que du beau monde. Un essor difficile. Puis la guerre et la situation particulière de l’Algérie. L’irruption des armées américaines en 1943. Toute cette histoire et celle qui suivra, avec l’autre guerre si longtemps sans nom celle-là, la guerre de la décolonisation. Les deux attentats perpétrés par l’OAS contre la librairie. L’exil. L’installation à Pézenas où le Lecteur rencontra Jean Charlot au début des années 90.

Donc l’histoire. Et celle d’un homme singulier qui mérite l’hommage que lui rend une jeune romancière. Une jeune romancière qui eut l’idée de greffer à son texte un récit contemporain : celui de la vente de la librairie destinée à devenir un lieu de fabrication et de vente de beignets. Une transformation confiée à un jeune homme, Ryad, et qui s’opère sous le regard de celui qui en fut le gardien, un très vieil homme que la mort tutoie.

« Nos richesses » (celles que Giono dénomma « Les Vraies Richesses ») sont donc celles de la culture. Celles pour lesquelles Kaouther Adimi prend fait et cause. En laissant imaginer au Lecteur (du moins le croit-il) qu’elle aurait pu et dû conduire à une autre issue que celle qui singularisa la fin de la guerre sans nom, au lendemain des accords d’Evian. Y compris dans ce qu’il advient, un demi-siècle plus tard, à la jeunesse algérienne qu’incarne Ryad. Vraie ou fausse naïveté ? Le Lecteur s’interroge. Qui décortiqua les contradictions affleurant dans le roman. Un respect lui semble-t-il scrupuleux de la guerre sans nom et des faits majeurs qui la jalonnèrent (y compris dans la narration épurée des tragiques événements parisiens du 17 octobre 1961) d’un côté. Avec, en contrepoint, le positionnement de Camus, peu conforme, aux yeux du jeune Lecteur d’alors, avec une approche « humaniste » de ce que fut l’horreur de la colonisation et de ses conséquences inéluctables. Reste tout de même un roman qui aborde sans trop de fioriture et de retenue la dite guerre. Un roman qui ne dissimule rien des abominations perpétrées par le colonisateur. Un roman dont les rares faiblesses ne sont donc qu’anecdotiques.

« … Ratonnades à Paris. Paris ! Paris tue avec l’aide la police de Papon. Sauvage. Poursuite dans les rue de Paris. Ne pas s’embarrasser : les jeter par-dessus bord, dans la Seine. Corps brisés. Coups de crosse et de matraque. Corps pendus dans le bois de Vincennes. Seine remplie de cadavres. Haine libérée. Bruit. Chaos. Bâtons de policiers sur des corps tendus, sur des crânes en sang, sur des gens désarmés. Silence des Parisiens. Charge de nouveau. Gans à terre. Sang partout. Bruit des ambulances. Coups encore et corps dans la Seine. Rafle en 1961. Désinfecter la France de ses Arabes. Purifier les avenues…. »