Un-loup-pour-l-homme

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« Un loup pour l’homme »

GIRAUD Brigitte

(Flammarion)

 

Brigitte Giraud naquit à Sidi-Bel-Abbès en cette année où la guerre d’Algérie se rapprochait de sa conclusion. Il n’est donc a priori pas illogique qu’elle ait fait de cette guerre le sujet central de son roman. Pas vraiment « pied noir », mais de toute évidence entretenant une relation particulière avec la terre sur laquelle elle naquit et s’évertuant dès lors à assumer ce qui tient de l’héritage. Fusse par personnages interposés, en l’occurrence des appelés du contingent expédiés de l’autre côté de la Méditerranée pour y parachever, paraît-il, la grande œuvre humaniste engagée dès 1830 sous la férule de Bugeaud.

« Gravité. Interrogations. Affectations. On déploie les cartes. On ne retient plus qu’une destination. Les gars se cherchent du regard, habités par l’espoir et l’inquiétude. Orléansville, Tizi-Ouzou, Reggane, Colomb-Béchar. Marengo. Maison-Carrée. Mascara. Mostaganem. Philippeville. Batna. C’est l’Oranais pour Antoine. Sidi-Bel-Abbès sera bientôt sa ville, son port d’attache. Ce sera comme un tatouage, un nom qui ne s’effacera pas. »

La géographie est un peu plus que familière au vieux Lecteur, lui qui adolescent fut initié, comme à l’insu de son plein gré, à l’observation des cartes qui représentaient les départements de l’Outre Mer (dont, et si sa mémoire n’est pas trop infidèle, quinze pour la seule Algérie lorsque naquit Brigitte Giraud).

Antoine lui est aussi familier : il sait qu’à Charleville des à peine plus âgés que lui sont partis là-bas, où ils participèrent, selon la terminologie officielle, à des opérations de maintien de l’ordre (il se souvient avec une acuité particulière du cercueil qui contenait les restes d’un à peine plus âgé que lui, mort d’une balle française tirée accidentellement par un autre gamin de dix-neuf ans).

Antoine ne déserta pas. C’était un timoré qui refusa de porter et donc de faire usage d’une arme. L’armée en fit un infirmier militaire quelques semaines après qu’il eût accompagné Lila, son amoureuse, à Genève pour que s’y réalise un avortement que le praticien suisse refusa d’accomplir. Il fut donc affecté à l’hôpital militaire de Sidi-Bel-Abbès. Où il rencontra et prit soin d’Oscar. Oscar amputé d’une jambe après avoir marché sur une mine. Oscar mutique, replié sur lui-même mais qui finit par accorder sa confiance à son jeune infirmier. en ne lui révélant que par lambeaux l’histoire de son drame.

La guerre d’Algérie est donc revisitée par une femme qui naquit deux ans avant que cette guerre ne s’achève. Les deux années les plus effroyables, deux années ponctuées par les tentatives de coup d’état militaire et la multitude des crimes perpétrée par la soldatesque franchouillarde. Un regard conforme. Un regard dont le Lecteur estime qu’il ne trahit pas l’histoire, qu’il ne s’embue pas des larmes de la nostalgie. Avec des personnages auxquels il s’est attaché. Dont Lila qui vient mettre son grain de sel là où nul ne l’a conviée, même pas Antoine.

Un roman honnête. Qui laisse cependant le Lecteur perplexe. Comme si Brigitte Giraud n’avait pas osé transgresser les tabous, comme s’il était, aujourd’hui encore, impossible de mettre à nu les ressorts d’une guerre qui fut l’héritage de ce que le nouveau Monarque avait défini lors de sa campagne électorale comme relevant du « crime contre l’humanité ». Encore que ?

« Antoine s’endort au moment où le train traverse une forêt, puis une oliveraie plantée sur des hectares. Il ne voit pas l’un des paysages les plus luxuriants du pays, aux nuances de vert qui virent parfois à l’argent. Il ne sait pas que c’est sur ces terres qu’a eu lieu la fameuse bataille de Sidi Brahim, entre les troupes françaises et Abd El Kader, trois jours et trois nuits pendant l’année 1845. Il dort, on ne peut pas dire tranquillement, mais sans doute pour oublier qu’il a sur les épaules beaucoup plus de choses qu’il ne peu en supporter. Et que la guerre à laquelle il va se livrer est comme l’histoire qui se défait, une colonie qui se délivre, une cause perdue d’avance, même si personne, au milieu de l’année 1960, n’accepte de voir les choses ainsi. »

Et très probablement pas Albert Camus, qui avait eu la malencontreuse idée de mourir en janvier 1960. N’est-ce pas, Brigitte Giraud ?