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« L’Homme qui tombe »

DELILLO Don

(Actes Sud)

 

Le Lecteur aura donc attendu près de dix années pour s’atteler à la découverte du roman d’un Auteur américain auquel, par ailleurs, il voue une grande et fidèle admiration. Un roman qui se construit autour de ce que fut la tragédie du 11 septembre 2001. D’où les réticences initiales du Lecteur : il lui semblait prématuré de faire de cette tragédie un « matériau » littéraire. Il s’était en effet forgé la certitude que ce matériau brut, amalgame dans ses traductions de composantes idéologiques toutes plus douteuses les unes que les autres, exigeait qu’il soit pris non seulement le temps du recul et de la maturation, mais aussi ceux de l’apaisement et de la non/passion.

Près de dix ans après la parution du roman, le Lecteur doit bien admettre qu’il avait sous-estimé la capacité de DeLillo à se prémunir contre ces pièges-là. Bien au contraire ! A partir de la tragédie (qui constitua le prélude à tant d’autres tragédies, toutes plus barbares les unes que les autres), l’écrivain américain a construit une œuvre qui interroge mais qui n’explique ni ne justifie quoique ce soit tout en évitant les redondances et l’expression d’une morale américaine nimbée de bons sentiments. Mieux encore : DeLillo établit le constat que l’Amérique (tant vénérée de ce côté-ci de l’Atlantique) n’existe pas. Le rêve s’est enfoui non pas sous les ruines des deux tours, mais dans tous les rebuts d’une histoire qui fut à l’origine de la dite tragédie. Le goût immodéré pour la puissance. La violence ritualisée. La négation des porteurs de cultures inaccessibles au monde yankee. Quelques ingrédients qui, parmi tant d’autres, confèrent à ce roman, si peu de temps après la tragédie, et alors qu’il aurait été plus facile de laisser entendre la colère et la haine, une sagesse et un équilibre admirables, empreints d’une grande dignité.

« L’incrédulité était la voie menant à la clarté de la pensée et des desseins. A moins que ce ne fut une autre forme de superstition ? Elle voulait mettre sa confiance dans les forces et les processus du monde naturel et en rien d’autre, dans la réalité perceptible et l’approche scientifique, hommes et femmes seuls sur terre… »

Et puis, il y a les personnages. Keith, l’homme qui faillit mourir le 11 septembre sous les ruines de l’une des deux tours. Lianne, la femme qu’il avait quittée  et vers laquelle il revient, blessé, meurtri, pour trouver refuge. Cette femme qu’il déserte épisodiquement pour s’immerger dans le néant. A savoir le jeu, les casinos, les pièces enfumées, le poker. Quelques fragiles amitiés. Et puis les proches, dont tous ceux qui avaient vécu et qui continuaient à vivre la tragédie via leurs écrans de télévision.

« Il ne regarda qu’une seule fois avec elle. Elle savait qu’elle ne s’était jamais sentie aussi proche de personne, en regardant les avions traverser le ciel. Debout contre le mur il avait tendu le bras vers la chaise et lui avait pris la main. Elle se mordait la lèvre et regardait. Ils allaient tous mourir, passagers et équipages, et des milliers d’autres dans les tours, et elle le ressentit au plus profond de son corps, un temps d’arrêt comme un abîme, et elle songea il est là, incroyablement, dans l’une de ces tours, et maintenant sa main est sur la sienne, dans la pâle lumière, comme pour la consoler de sa mort. »