9782221200384

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« La terre que nous foulons »

CARRASCO Jesús

(Robert Laffont)

 

Etrange et fascinant roman. Hors du champ de l’Histoire, du moins de l’Histoire telle qu’elle s’est écrite. Une Espagne annexée par un Empire qui n’a pas de nom, qui s’étend de l’Oural jusqu’à l’Afrique. Eva Holman vit dans l’Estrémadure, dans une confortable demeure, auprès d’un mari impotent mais qui fut un important personnage de la conquête de cette contrée par l’Empire. Son fils est mort au combat, un deuil qu’elle n’est pas parvenue à « accomplir ».

Et puis survient l’inconnu. Un quasi vieillard qui s’installe au fond du jardin de la demeure, qui survit de peu. Eva Holman observe l’intrus, méfiante, prête à faire usage de l’arme qui appartint à son mari. Mais intriguée puis, peu à peu, compatissante. Laissant à l’inconnu quelques victuailles. L’approchant puis se retirant. Jusqu’au jour où le contact se noue et qu’Eva Holman va progressivement découvrir ce que fut la vie de cet homme-là. Un indigène, Leva, donc un espagnol. Un « colonisé » avec lequel les lois de l’Empire interdisent de nouer des contacts. Eva Holman transgresse la loi. Prête à assumer les conséquences de son acte.

Etrange et fascinant roman. Qui porte très probablement les stigmates de ce que fut l’Histoire de l’Espagne de l’après Franco, qui interroge donc sur la mémoire.  Mais qui atteint à une dimension plus globale, qui devient une sorte de roman/miroir sur ce que sont censés partager les gens des pays qui furent ceux de la colonisation et de l’assujettissement. Un roman/miroir qui renvoie les reflets de toutes les abominations dissimulées derrière de multiples couches de fond de teint. Celles auxquelles se confronte Eva Holman tout au long de son dialogue avec Leva.

« Je m’assieds sur le dernier banc pour pouvoir contempler la nef, les autels baroques, les bénitiers en coquilles renversées. Ici, le moindre bruit venu du village reste en suspension et s’il pénètre par la porte ouverte, il est immédiatement retenu par le tambour d’entrée en bois foncé faisant office de coupe-vent. A mes pieds se trouve le prie-Dieu du banc précédent. Je devrais m’y agenouiller, prendre ma tête entre mes mains et demander pardon. Pas à ce Dieu apathique qui me regarde, mais à eux. Qui ne sont pas là. Sauf lui, Leva, le seul, le vieil éléphant. Et je m’accroche à lui en silence, déchirée, seule avec lui. »