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« La nuit du second tour »

PESSAN Eric

(Albin Michel)

 

« Ce matin, David a voté, sans passion, sans enthousiasme, sans espérance, simplement mû par l’habitude, par l’idée qu’il est de son devoir de voter, parce qu’il ne peut pas ne pas voter. » S’il en était resté à cette seule phrase, Le Lecteur se serait délivré de ce roman. Il n’en fut rien, et c’est tant mieux. Eric Pessan est un Auteur qu’il commence à connaître, un Auteur qu’il estime, un Ecrivain dont il parcourt sur un réseau social les nombreuses et parfois pertinentes observations assorties de commentaires plutôt bienvenus.

Heureusement, le roman ne s’arrête pas aux états d’âme de David. Pas plus qu’il ne s’enclot dans la cabine du cargo où Mina (qui fut la compagne de David) fuit la catastrophe qui s’annonçait : la victoire à une élection présidentielle du candidat de l’extrême-droite. En fait, Eric Pessan délivre un texte politique. Non pas au sens partisan. Mais en affirmant son ambition d’entretenir la flamme du rêve et donc en s’interdisant la résignation.

David et Mina. Deux voix qui se juxtaposent. David qui vit en direct la nuit du second tour, celle des résultats, celle des premières émeutes. Mina qui sur le porte-containers qui la conduit vers les Antilles prend connaissance de ces résultats au milieu des quelques marins et officiers français qui les commentent à voix basse (« Le commandant a trop parlé, l’équipage a besoin d’échanger, de dire, de commenter encore et encore et encore ce qui s’est produit. ») Chacun et chacune, via ce qu’ils ressentent, essaient de s’extraire de la gangue de « la résignation et de la patience. » Une démarche chaotique, une démarche solitaire, même si l’une et l’autre, chacune et chacun dans leur contexte particulier, parviennent parfois à échanger. Avec d’autres. Au plus profond de cette nuit que vit David s’immerger dans une ville en proie aux premières violences

Eric Pessan a plutôt bien évité les pièges que tendait devant lui la réalisation d’un tel projet. Un projet littéraire. Qui parvient la plupart du temps à ne pas sombrer dans un moralisme de pacotille, cette morale conforme aux attentes des tenants de l’idéologie dominante. Via la fulgurance de la narration des « évènements » qui jalonnent une nuit durant laquelle les acteurs cherchent les voies de leur survie. Dans l’émergence des souvenirs dont certains chatoiements servent de béquille aux deux personnages. Dans l’irruption d’une aurore beaucoup moins sombre que ne l’avait été le crépuscule de la journée du second tour.

« alors des centaines de milliers de gens épuisés et laminés se sourient au hasard, s’adressent des gestes de solidarité, de connivence ; tout est à rebâtir, tout est à refaire, l’enjeu est de taille, mais dans ce monde ultra-financiarisé et dématérialisé, des centaines de milliers de gens se disent qu’il est grand temps de replacer l’humain au centre

et c’est tout de même bientôt le temps des robes à fleurs et de la sensualité et de la joie des corps comme un bras d’honneur adressé aux mâchoires serrées qui ne savent prôner que l’austérité »