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« La sainte famille »

SEYVOS Florence

(L’Olivier)

 

Au premier abord, réticent. (Le Lecteur se sent rarement à l’aise dans les romans qui mettent en scène des « enfances ».) Puis peu à peu conquis par cette œuvre originale qui lui a fait penser à Mauriac.

(Voilà bien longtemps qu’il n’a plus mis le nez dans l’un ou l’autre des romans de l’ancien académicien et chroniqueur émérite !)

Suzanne et Thomas. L’ainée et le cadet. Une famille qui conjugue l’autoritarisme de la mère, les fuites en avant du père, les perversités de l’oncle. Mais aussi la douce Odette et l’omnipotente Mathilde, les vieilles cousines. La maison des vacances. Le lac des baignades. L’inexorable cheminement vers l’adolescence. Les souffrances contenues. Les jalousies et les haines. La fin de ce qui prit parfois les apparences du paradis de l’enfance. Un roman assorti d’une plutôt belle écriture qui s’évite les pièges du sentimentalisme ringard.

« En regardant ses pieds enfoncés dans la neige, Suzanne a secrètement prié pour que le maire ne s’endorme pas avant la fin de son discours. Elle entendait sa voix descendre dangereusement vers les graves. Les noms des villages succédaient aux noms des batailles, des noms de hameaux à des souvenirs d’exactions, les nombres de morts au nombre des morts. Soudain la dernière feuille du discours s’est envolée et s’est posée sur la neige. Plusieurs personnes se sont aussitôt baissées pour la ramasser, des mains maladroites aux doigts rouges et engourdis. Le maire a prononcé les dernières phrases, a plié ses feuilles et les a remises dans sa poche, l’air épuisé. La prochaine fois, je ne vote pas pour lui, a chuchoté la femme derrière Suzanne.

La fanfare s’est mise à jouer. Le son était maigre, triste et vacillant, et semblait bu par l’air humide, à peine sorti des cortèges et des pavillons. Le cortège a repris sa marche en direction du tableau. Pour se consoler du froid qui lui mordait les pieds et les mains, Suzanne a embrassé du regard les prés couverts d’une neige parfaite, mais elle avait l’impression de voir pointer çà et là sous le blanc l’extrêmité d’un fusil, le bout d’une chaussure. »

(Cette courte évocation d’une cérémonie officielle lui a donné l’illusion de se tenir aux côtés de Suzanne. Sans doute en raison des nombreuses autres commémorations auxquelles il fut contraint de participer lorsqu’il était enfant.)