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« Judas »

OZ Amos

(Gallimard)

 

« Personnellement, je ne crois pas en la rédemption du monde. En aucune façon. Non parce que je considère qu’il est parfait. En aucun cas. Il est retors, sinistre et rempli de souffrance, mais qui veut le sauver versera des torrents de sang. » Ainsi parlait Wald, le vieil impotent chez lequel Shmuel Asch, étudiant incertain sur son devenir, a trouvé refuge et auquel il sert d’homme de compagnie. Dans la Jérusalem des années cinquante. Dans ce pays en cours de construction. Israël. Où tant de juifs sont des survivants en quête moins d’une identité que d’un territoire. Sur une terre que revendiquent les trois religions monothéistes. Trois religions dont les personnages emblématiques s’entrecroisent. Dont Jésus et, bien évidemment, Judas.

L’histoire s’écrit sous la houlette de Ben Gourion. Au prix du sang. Dans la confusion, voulue ou non par les britanniques qui avaient régenté cette terre. L’inexorable affrontement entre juifs et arabes. Les interrogations de Shmuel qui furent peut-être celles du jeune Amos Oz. « Qu’est-ce qui vous fait penser que les Arabes n’ont pas le droit de lutter de toutes leurs forces contre des étrangers qui ont débarqué ici comme s’ils venaient d’une autre planète pour leur confisquer leur pays, leurs terres, leurs champs, leurs villages, leurs villes, les tombes de leurs aïeux et l’héritage de leurs enfants ? »

L’histoire s’est écrite sur cette terre où il est toujours si difficile de savoir si Jésus fut juif, arabe ou chrétien, mais où il est certain que Judas fut juif. La même histoire en témoigne, avec toutes les images caricaturales censées représenter ce Judas que l’Auteur présente comme « le premier des chrétiens ». Comme s’il lui était nécessaire de le tenir à distance des représentations traditionnelles. Lui qui n’est pas dupe lorsqu’il établit le constat de qu’est devenus la Palestine : « Les deux peuples (juif et palestinien) sont rongés par la haine et le fiel, ils sont sortis de la guerre avec une soif de vengeance et de justice. Des torrents de vengeance et de justice. Au point que le pays est couvert de cimetières et de centaines de villages en ruines. »

D’autres consciences avaient tenté, en ces lointaines années, celles de la jeunesse d’Amos Oz, d’établir le dialogue avec « l’autre », d’engager le dialogue afin d’éviter le bain de sang. Tel Abravanel, personnage énigmatique qui n’a laissé aucune trace, mais dont les rêveries sont racontées par les quelques-uns qui l’avaient connu. « … ses longues conversations avec ses amis arabes l’avaient convaincu qu’il y avait assez de place pour que les deux communautés cohabitent, à côté l’une de l’autre ou imbriquées l’une dans l’autre, pas forcément dans le cadre d’un Etat. Une communauté mixte ou deux communautés fusionnées, sans qu’aucune ne représente une menace pour l’avenir de l’autre. »

Amos Oz parle d’aujourd’hui, ou plutôt d’un possible lendemain, dans ce roman qui paraît pourtant être celui des occasions perdues, celui de l’aveuglement, celui de violence, celui de la peur, celui de ce qui s’apparente peut-être désormais à de l’autisme. Dans ses dialogues avec Wald, l’ancien, qui n’est pas tellement celui qui sait mais celui qui a vécu, Shmuel porte les interrogations de celui qui veut sortir de l’impasse et inventer un devenir étranger à « la haine et au fiel ». Une œuvre à découvrir, dans laquelle s’immerger. Une œuvre belle, forte, nécessaire.