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« La fabrique des pervers »

CHAUVEAU Sophie

(Gallimard)

 

L’inceste. Au sein de la matrice familiale. Qui fabrique à la chaîne les pervers. Qui renouvelle le cheptel au fil des générations « grâce » à ceux qui s’intègrent à la tribu. Et pas n’importe quelle tribu ! Une tribu de riches épiciers avec, et en tête de liste, l’ancêtre dont la fortune commença à se constituer sous la Commune de Paris. Un prédateur d’un type particulier. Et dont la descendance se singularisa. « Quelque chose de monstrueux aux origines de cette famille les aura amputés du sens de l’altérité sur plusieurs générations et leur aura ôté le sens de la douleur, de l’existence même de l’autre. »

Sophie Chauveau raconte l’histoire (la saga ?) d’une famille – sa famille - de la bonne bourgeoisie au sein de laquelle les mâles dominants s’autorisaient tout. En donc en particulier d’agresser et de maltraiter leurs femmes et leurs enfants « et tous ceux qui, à leurs yeux, plus faibles ou dépendants, appartenant à leur parentèle, passaient à leur portée ». L’auteure fouille dans le tréfonds des mémoires. Avec l’aide d’une cousine qui, elle aussi, a vécu l’ignominie. Cette partie-là du livre est, de loin, la plus convaincante.

Convaincante aux yeux du Lecteur. Qui lui aussi cherche depuis bien longtemps comment témoigner sur l’inceste. L’inceste dont il n’eut pas à souffrir. L’inceste dont il découvrit les effroyables conséquences dans la vie d’une jeune femme. Ce qu’il n’advint pas d’elle qui n’eut ni les moyens ni l’assistance nécessaires pour que s’opèrent la reconstruction et, peut-être, la renaissance. Car, et à la différence de Sophie Chauveau, cette jeune femme n’est jamais parvenue à « en sortir ».

Voilà sans doute pourquoi le Lecteur n’a pas été pleinement convaincu par le propos de l’Auteure dans la seconde partie de son ouvrage. Non qu’il se soit montré réticent. Mais ce qu’il a observé l’incite à une prudence, à des réticences quant à la question de cette rémission. Pour celle dont il ne sut enregistrer que les souffrances, il sait que, contrairement à ce qu’il advint à Sophie Chauveau, ce que l’autre jeune femme eut à subir n’est ni « passé » ni donc « derrière ». Elle, la jeune femme, dont le Lecteur est convaincu qu’elle n’est jamais « parvenue à se pardonner le mal qu’il lui a fait ».

Sophie Chauveau fait cependant œuvre utile sur un sujet qui reste bien trop souvent encore tabou. L’essentiel n’est-il pas que le débat soit ouvert et surtout, oui, surtout que cesse cet affligeant silence sur des crimes à ce point banalisés et confinés dans des espaces réduits où les seuls juges sont des membres de la parentèle ? Une façon sordide de mettre à mort une seconde fois la victime.