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« Le plus et le moins »

DE LUCA Erri

(Gallimard)

 

Chaque année entre avril et mai, le Lecteur surveille sur les rayonnages de sa librairie préférée l’apparition du « dernier » De Luca. Cette année encore, l’honorable maison Gallimard n’a pas failli. Pour le plus grand bonheur de ce Lecteur fidèle aux quelques auteurs en la compagnie desquels il se prépare, avec toute la conviction nécessaire, à franchir d’ici peu le cap des trois-quarts de siècle.

Erri De Luca donne sens et cohérence, dans cet ouvrage, aux moments qui furent très probablement les plus importants de son existence. De son enfance napolitaine à son ancrage romain, en passant par ses expériences militantes, sa découverte de la condition ouvrière et sa passion pour l’alpinisme. Avec, et au beau milieu de tout cela, les livres, le bon grain et l’ivraie (« … j’avais ramassé Céline, un salaud à prendre et à flanquer au panier. »)

Erri De Luca se raconte. Et ce qu’il raconte de lui-même a bouleversé le Lecteur, sensible à la pudeur dont s’entoure l’Ecrivain qu’il commence, par ailleurs, à plutôt bien connaître. Avec les compléments, les informations qui relèvent de l’intime. Ainsi lorsque paraît le premier ouvrage publié en Italie, ouvrage qu’il offrit à son père. «  Et c’est arrivé, parce qu’il devait en être ainsi. Aucun autre choix ni variante, mais un ordre venu de l’avenir d’un enfant qui exécutait simplement son mandat. Je ne lui ai pas mis un fils dans les bras, mais un livre, à temps pour le voir l’ouvrir, le respirer au milieu, effleurer sa couverture lisse, s’informer sur le prix : « Le livre de mon fils. » Il était aveugle. C’est ma mère qui le lui a lu. »

Erri De Luca ne se renie pas. Il parsème ses textes de courtes réflexions. Il s’engage. « J’appelle terrorisme le bombardement d’une ville. Terroriste est celui qui se donne comme objectif militaire la vie de la population civile. » L’Ecrivain avait vécu les bombardements sur Belgrade. Comme un écho aux bombardements de Naples racontés par ceux qui en souffrir. Le monde de son enfance. L’île d’Ischia. « Adulte, je n’ai pas su avoir un désir de tropiques, l’île m’a suffi. »

Et puis ce qui fut. La jeunesse. L’ouverture au monde. Cette fin des années soixante de l’autre siècle. Tout ce tumulte. Tous ces rêves. Ce qui ne ressemble pas aux caricatures vulgaires qu’esquissent les idéologues du néolibéralisme.

« Dylan sifflait le départ d’un train, en appelant dehors une génération vaste comme elle ne l’avait jamais été auparavant à l’échelle mondiale.

Le monde était devenu un.
Une jeunesse chantait Dylan et s’affrontait à toutes les polices, de Prague à Berlin, à Paris, à Rome, aux Etats-Unis et en Amérique du Sud. Les mêmes couplets et les airs identiques : être du même âge, avoir une même musique à jouer dans la rue ou dans un pré, donnaient des frissons. Aujourd’hui, le monde est un marché unique, à cette époque-là, c’était une seule jeunesse. »

Et puis, car il faut bien conclure : « Dans ma vie, je me suis battu pour une égalité, pour une liberté, mais la fraternité ne peut se conquérir. C’est un don, elle vient à l’improviste, elle peut durer le temps d’un demi-poulet. Mais elle existe, elle a existé, je l’ai goûtée… »