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« Le grand marin »

POULAIN Catherine

(L’Olivier)

 

Le Lecteur se tient en règle générale à distance des romans auxquels les critiquistes emblématiques confèrent d’emblée et d’une seule et unanime voix d’exceptionnelles vertus. (Bien souvent plus commerciales que littéraires.) S’il succomba à la tentation, s’il se lança aux trousses de Catherine Poulain et l’accompagna jusqu’aux confins du Grand Nord, c’est en souvenir de Melville, de London et quelques autres auteurs américains.

Il ne fut pas déçu. (A défaut de s’être laissé submerger par ce qui aurait pu prendre les apparences du coup de foudre.) Le récit des aventures d’une femme française en Alaska, parmi les pêcheurs, l’a plutôt captivé (alors même que le seul usage du mot « bateau » provoque la plupart du temps en lui nausées et autres désagréments relatifs à la navigation). Violence des éléments et violence des hommes. Un monde sauvage. « Embarquer, c’est comme épouser le bateau le temps que tu vas bosser pour lui. T’as plus de vie, t’as plus rien à toi. Tu dois obéissance au skipper. Même si c’est un con – il soupire. Je ne sais pas pourquoi j’y suis venu, il dit encore en hochant la tête, je ne sais pas ce qui fait que l’on veuille tant souffrir, pour rien au fond… »

Catherine Poulain n’est ni Melville ni London. Catherine Poulain raconte sans vraiment le romancer le moment de sa vie au sein d’une société close, d’une société machiste, au cœur de laquelle les confrontations atteignent à une violence extrême. L’attente d’un embarquement dans l’espoir de gagner une poignée de dollars. La soumission aux codes sociaux imposés par les quelques mâles qui imposent leur loi. « Et moi au port, en rade, dans ce rien quotidien ponctué de règles, le jour, la nuit, divisés. Le temps captif, les heures morcelées en un ordre fixe. Manger, dormir, se laver. Travailler. Et comment s’habiller et pour avoir l’air de quoi. Se servir d’un mouchoir. Les femmes : cheveux domestiqués autour d’un visage rose et lisse. Des larmes me sont venues. Je me suis mouchée entre mes doigts. J’ai regardé encore longtemps la mer. »

Et puis le Grand Marin. Une histoire d’amour. Ou plus exactement : la tentative (plus que la tentation) d’écrire une histoire d’amour. Deux paumés. Deux exclus. Deux « sans avenir ». Sa lucidité de vieux bourlingueur. « C’est où, chez moi ? Il continue. J’ai rien. Je vais d’un bateau à un autre, des quais de Kodiak à ceux de Dutch. Pas de femme, pas d’enfants, pas de maison. Une chambre de motel quand je peux me la payer. Mais même les bêtes ont une tanière. »

Une écriture à vif. Une écriture hachée, comme déstructurée. Un récit à peine romancé.  Quelque chose d’étranger à l’univers si souvent aseptisé des belles lettres franchouillardes.