kannjawou

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« Kannjawou »

TROUILLOT Lyonel

(Actes Sud)

 

Tonifiant ! Vivifiant ! Le regard de Lyonel Trouillot sur les damnés de la terre, sa façon de raconter leur vie, leurs rêves. A travers quelques personnages, des jeunes gens qui s’essaient à s’inventer un avenir. Au sein d’une société qui ne cesse de dépérir, dont la survie collective est assurée par ceux que l’Ecrivain appelle les « Occupants », salariés des organisations internationales qui dispensent l’aide et, accessoirement, effleurent de temps à autre les haïtiens. Les habitants du quartier de la rue de l’Enterrement, par exemple. Dont le Narrateur, qui cherche à s’extirper de la misère en puisant dans les livres assez de savoir pour contenir la violence qui gangrène la société tout entière. Qui fréquente « le petit professeur », homme discret et généreux qui enseigne à l’université et met à sa disposition sa bibliothèque personnelle. La volonté de s’en sortir. La volonté d’aider les autres à s’en sortir, et en tout premier lieu les enfants. Transmettre ce savoir afin d’être en mesure de résister, de ne pas tomber dans le piège de la résignation, d’éviter d’avoir à accomplir les sales boulots, de la drogue à la prostitution. Dire non. Marcher la tête haute. A la façon de man Jeanne, la vieille voisine du Narrateur. Man Jeanne qui porte l’histoire, les traditions, la culture orale, man Jeanne qui est la sagesse même s’il est évidemment impossible « d’être lucide à cent pour cent, vingt-quatre heures sur vingt-quatre ».

Il y a donc au plus profond de ce roman une humanité qui se meurt. Qui se meurt depuis des lustres. Sous le regard indifférent des « humanitaires ». La compassion feinte. La générosité avare. Le vieux fond impérialiste et cette façon sous-jacente de chercher à imposer le modèle occidental. Auquel s’oppose ce qu’il reste de conscience chez celles et ceux qui n’ont pas abdiqué. Ceux qui n’ont cependant d’autre choix que de cohabiter avec les nouveaux « Occupants ».

« Ils sont revenus. Cette fois, pour entrer, ils n’ont tué personne. Ni petit soldat héroïque. Ni paysans révoltés. Ni simples citoyens abattus par des balles perdues ou par des marines ivres n’appréciant pas la colère muette au fond de leurs yeux. Ils sont revenus. Il y a eu des réunions et des congrès, des accords et des résolutions d’assemblées bienfaitrices. Ils sont revenus, avec de jolies porte-paroles dont on peut tomber amoureux. Des garçons aux cheveux fous qui n’ont pas l’air bien méchants et fument des joints avec les jeunes de leur âge. Avec des petites brunes aux allures de bêtes blessées qui ont l’air d’aller tellement mal qu’on voudrait les prendre en pitié. Mais comme le dit man Jeanne, « Des bottes étrangères, c’est des bottes étrangères. Sur le sol, c’est les mêmes pas lourds. »

Lyonel Trouillot n’emporte pas « son » Lecteur vers les seuls marécages où s’accumulent désillusions et souffrances. L’Ecrivain proclame sa foi en l’être humain, celui qui survit sur cette terre déshéritée. Sans grandiloquence. En usant des mots ordinaires. « Au nom des enfants de la rue de l’Enterrement qui n’ont rien. Ou presque. Et à qui il faut tout donner. Pour qui il faut tout conquérir. Au nom de ce vieil idéal d’un pays à faire. Des fleurs et des branches, des couleurs aux fenêtres. Au nom des humiliations subies ensemble quand, à l’arrivée des troupes étrangères, ils avaient sillonné le quartier en criant : il faut faire quelque chose. Au nom de l’immense kannjawou dont nous avons rêvé. Quand il n’y aura plus de véhicules blindés stationnés dans nos rues. Plus de soldats aux uniformes inconnus à faire parade dans nos rues. Quand il n’y aura plus un bar pour toi, une école pour toi, un avenir pour toi, une école pour lui, un avenir pour lui. Quand aucun expert ne viendra nous dicter nos chemins comme si nos étaient des fautes d’orthographe. Oui, mon frère, pète-lui, pète-leur la gueule. Au nom de tout cela. Au nom du roman de nos vies qu’on pourrait mieux écrire. »

Jamais depuis qu’il fréquente l’Ecrivain haïtien le Lecteur ne s’était senti aussi proche, fraternellement proche, à chaque page, derrière chaque phrase, de Lyonel Trouillot.