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« Fin de mission »

KLAY Phil

(Gallmeister)

 

Voilà un livre qui dérange, qui bouscule, qui émeut, qui endolorit, qui fait naître une incompressible colère. Un livre qui raconte une guerre : la guerre que les USA menèrent en Irak. Ou, plus exactement, ce qu’il advint à de jeunes hommes qui s’étaient engagés dans l’armée américaine pour devenir des acteurs de cette guerre. Endoctrinés, convaincus qu’ils se situaient du côté du Bien, qu’ils accomplissaient au nom de la civilisation occidentale et chrétienne une mission quasiment sacrée. Jusqu’à ce qu’ils se soient immergés dans le brasier. Jusqu’à ce qu’ils se soient confrontés à la mort. La mort de leurs compagnons de combats. La mort de ceux qui étaient censés appartenir au camp des ennemis de leur beau pays. Mais aussi la mort d’enfants et de femmes, victimes que l’on dit innocentes, dont le malheur avait voulu qu’ils se trouvassent au mauvais endroit et au pire moment.

Ce qui fait la force de la succession des douze récits qui constituent ce livre ne se contient pas seulement dans la narration d’opérations militaires avec leurs cadavres, avec leurs blessés abîmés et détruits à tout jamais. Elle s’arrime, cette force-là, à cette sorte de connivence sociale et culturelle, cette foi collective dans le rôle que s’attribuent les USA sur la meilleure des manières de conduire les affaires du Monde et qui se reflète dans chacun des protagonistes. Les USA, un pays qui ne cesse de guerroyer depuis que le Lecteur est en âge d’observer la marche de ce Monde. Corée, Vietnam, Afghanistan, Irak, Syrie. Ce que Phil Klay rappelle à travers les évocations par quelques anciens combattants de ce que furent « leurs » guerres respectives.

Pourquoi cette guerre-là ? Pourquoi les guerres qui la précédèrent ? Dans le plus long des récits, « Le dollar, une autre arme », l’auteur fournit quelques clés. Sur un mode américain. Lorsqu’il fait parler un jeune officier. « En 2008, au moment où je suis arrivé là-bas, la 82° aéroportée construisait des serres dans les environs de Tikrit. C’était un monde nouveau et meilleur qui était en marche… » Illusion dont il se nourrit mais qui s’édulcore peu à peu, jusqu’à le conduire à reconnaître après plusieurs mois de présence en Irak : « Ce pays avait une histoire qui ne se remettait pas à zéro quand une nouvelle unité arrivait pour en remplacer une autre. »

« Fin de mission » s’inscrit, tel est du moins l’avis du Lecteur, dans la grande et belle tradition des livres qui ont par le passé dénoncé toutes les guerres. Celle dont témoigne Phil Klay est a priori présente dans bien des mémoires. Mais des mémoires fragiles, inconstantes, fluctuantes. D’où l’intérêt de cet ouvrage dont l’ambition transparaît dans un autre récit, très court celui-là, « Au Vietnam, ils avaient des putes ». Le soldat, qu’il survive ou non à la guerre, n’est qu’un pion d’abord formaté pour tuer et auquel « l’autorité » concède, pour qu’il soit un tueur efficient, l’autorisation de se payer de menus et insipides plaisirs. Une misère humaine qui atteint au pire, comme un pied de nez au monde nouveau et meilleur qui était prétendument en marche.